Paul VI : le pape qui a réconcilié l’Église et l’art moderne

Élu au soir du 21 juin 1963, Paul VI demeure l’un des papes les plus décisifs du XXe siècle. Successeur de Jean XXIII, Giovanni Battista Montini a porté sur ses épaules l’achèvement du concile Vatican II, la réforme de la liturgie et une réconciliation spectaculaire entre l’Église et l’art de son temps. Pour qui s’intéresse à l’art sacré, son nom évoque autant une figure spirituelle qu’un mécène visionnaire : c’est lui qui, en 1964, a convoqué les artistes du monde entier sous la voûte de la chapelle Sixtine pour renouer un dialogue rompu, avant d’inaugurer en 1973 la Collection d’art religieux moderne des Musées du Vatican. Cet article retrace la vie de Paul VI, son pontificat charnière et l’empreinte durable qu’il a laissée sur la création artistique contemporaine.

Qui était Paul VI ? De Brescia au trône de Pierre

Giovanni Battista Enrico Antonio Maria Montini naît le 26 septembre 1897 à Concesio, dans la province de Brescia, en Lombardie. Fils de Giorgio Montini, avocat et journaliste catholique engagé, et de Giuditta Alghisi, il grandit dans un milieu cultivé où la foi se conjugue avec le service public. Ordonné prêtre le 29 mai 1920, le jeune Montini est très vite remarqué pour ses qualités intellectuelles et diplomatiques. Il rejoint la Secrétairerie d’État du Saint-Siège dès 1922 et y sert pendant plus de trente ans, devenant l’un des plus proches collaborateurs du pape Pie XII. Cette longue formation au cœur de la diplomatie vaticane façonne un homme mesuré, attentif aux équilibres, profondément marqué par les drames du siècle.

En 1954, Pie XII le nomme archevêque de Milan, le plus vaste diocèse d’Italie, où Montini se révèle un pasteur proche des ouvriers et des banlieues industrielles, au point d’être surnommé « l’archevêque des travailleurs ». Le pape Jean XXIII le crée cardinal en décembre 1958, parmi la première fournée de son pontificat. Lorsque Jean XXIII meurt en juin 1963, alors que le concile est à peine entamé, les regards se tournent naturellement vers Milan. Le conclave l’élit au cinquième tour de scrutin. En choisissant le nom de Paul, référence à l’apôtre des nations et au dialogue avec le monde, Montini annonce d’emblée le programme d’un pontificat tourné vers l’ouverture.

Coupole de la basilique Saint-Pierre au Vatican
La coupole de la basilique Saint-Pierre, au cœur du Vatican où Paul VI exerça son pontificat. Photo : Javier Ledo / Pexels

Un pontificat charnière (1963-1978) : achever et appliquer Vatican II

La première grande décision de Paul VI est de poursuivre le concile Vatican II, ouvert par son prédécesseur. Sous sa direction, l’assemblée conciliaire mène à terme des textes fondateurs sur la liturgie, l’Église, la Révélation et la relation aux autres religions, avant que le pape ne clôture solennellement les travaux le 8 décembre 1965. Commence alors la tâche immense de l’application : réforme du missel, création du Synode des évêques, refonte de la Curie romaine. La réforme liturgique, matérialisée par le nouvel Ordo Missae promulgué en 1969 et le Missel romain de 1970, transforme en profondeur l’expérience des fidèles, désormais invités à suivre la messe en langue vernaculaire.

Paul VI est aussi un pape du dialogue et des gestes symboliques. En janvier 1964, il se rend en Terre sainte et embrasse le patriarche œcuménique Athénagoras Ier : cette rencontre historique débouche, en décembre 1965, sur la levée réciproque des excommunications de 1054 qui séparaient Rome et Constantinople. Ses encycliques marquent durablement la pensée catholique : Ecclesiam Suam (1964) sur le dialogue, Populorum Progressio (1967) sur le développement des peuples, et la très débattue Humanae Vitae (1968). Premier pape voyageur de l’ère moderne, il visite les cinq continents et prononce en 1965 un discours retentissant devant l’Assemblée générale des Nations unies. Il meurt le 6 août 1978 à Castel Gandolfo, sera béatifié en 2014 puis canonisé le 14 octobre 2018.

Repères chronologiques

Date Événement
26 septembre 1897 Naissance à Concesio (Brescia)
29 mai 1920 Ordination sacerdotale
1922-1954 Service à la Secrétairerie d’État du Saint-Siège
1954 Nommé archevêque de Milan
1958 Créé cardinal par Jean XXIII
21 juin 1963 Élection au pontificat, prend le nom de Paul VI
7 mai 1964 Homélie aux artistes dans la chapelle Sixtine
8 décembre 1965 Clôture du concile Vatican II
23 juin 1973 Inauguration de la Collection d’art religieux moderne
1977 Inauguration de La Résurrection de Fazzini
6 août 1978 Mort à Castel Gandolfo
14 octobre 2018 Canonisation par le pape François

Paul VI et l’art sacré : renouer un dialogue rompu

C’est sans doute dans son rapport à l’art que Paul VI se montre le plus novateur. Au début du XXe siècle, le fossé entre l’Église et la création contemporaine s’était creusé : l’art religieux officiel s’enlisait souvent dans une imagerie répétitive et conventionnelle, tandis que les avant-gardes cherchaient ailleurs leurs sources d’inspiration. Conscient de cette rupture, le nouveau pape décide de tendre la main. Le 7 mai 1964, il réunit plusieurs centaines d’artistes, peintres, sculpteurs, architectes et poètes, dans le lieu le plus chargé d’histoire artistique de la chrétienté : la chapelle Sixtine, sous les fresques de Michel-Ange. Là, dans une homélie restée célèbre, il reconnaît publiquement les torts partagés et appelle à une réconciliation féconde.

Le ton de ce discours frappe par son humilité et sa lucidité. Paul VI y admet que l’Église a parfois traité les artistes avec méfiance, leur imposant des contraintes qui ont bridé leur inspiration. Il rappelle au contraire la fécondité passée d’une alliance où les créateurs prêtaient à la foi leurs couleurs, leurs formes et leurs volumes. Cette parole n’est pas restée lettre morte : elle a ouvert un chantier concret, celui d’une collection destinée à témoigner de la vitalité de l’art spirituel moderne. La démarche s’inscrit dans une tradition de mécénat pontifical qui, de Jules II à Léon X, avait fait des papes les commanditaires des plus grands chefs-d’œuvre de la Renaissance.

« Nous avons besoin de vous. Notre ministère a besoin de votre collaboration. Car, vous le savez, notre ministère est celui de prêcher et de rendre accessible et compréhensible, et même émouvant, le monde de l’esprit, de l’invisible, de l’ineffable, de Dieu. Et dans cette opération qui transvase le monde invisible en formules accessibles, intelligibles, vous êtes maîtres. »

Plafond à fresques Renaissance au Vatican
C’est sous les fresques de la chapelle Sixtine que Paul VI s’adressa aux artistes en 1964. Photo : Magda Ehlers / Pexels

La Collection d’art religieux moderne (1973)

Neuf ans après l’homélie de la Sixtine, la promesse prend corps. Le 23 juin 1973, Paul VI inaugure au sein des Musées du Vatican la Collection d’art religieux moderne. Rassemblée en une décennie sous la conduite de son secrétaire particulier, Monseigneur Pasquale Macchi, sans puiser dans les ressources ordinaires du Saint-Siège, elle réunit à l’origine près de neuf cents œuvres offertes par les artistes, leurs héritiers, des collectionneurs et des galeries. L’ensemble occupe aujourd’hui les appartements Borgia et une série de salles souterraines, et compte environ huit cents pièces dues à quelque deux cent cinquante artistes des XIXe et XXe siècles.

La liste des noms donne le vertige et illustre l’ambition œcuménique du projet, qui accueille des créateurs croyants, agnostiques ou d’autres confessions dès lors que leur travail touche au sacré. On y croise des œuvres liées à Vincent van Gogh, Paul Gauguin, Auguste Rodin, Georges Rouault, Henri Matisse, Marc Chagall, Wassily Kandinsky, Pablo Picasso ou encore Salvador Dalí. Le parti pris est clair : montrer que la quête spirituelle irrigue encore la création la plus audacieuse, loin de toute imagerie édulcorée. Pour le visiteur d’aujourd’hui, cette collection constitue un formidable parcours à travers les langages plastiques du siècle, du symbolisme à l’abstraction.

Quelques figures de la collection

Artiste Domaine Apport au sacré moderne
Georges Rouault Peinture Visages du Christ et figures de la Passion à la matière dense
Henri Matisse Peinture, arts décoratifs Études liées à la chapelle du Rosaire de Vence
Marc Chagall Peinture, vitrail Relecture poétique des thèmes bibliques
Auguste Rodin Sculpture Méditation sur la spiritualité et le corps
Pericle Fazzini Sculpture La monumentale Résurrection de la salle Paul VI
Galerie des Musées du Vatican
Les galeries des Musées du Vatican, qui abritent depuis 1973 la Collection d’art religieux moderne. Photo : imren tutuncu / Pexels

La salle Paul VI et la Résurrection de Fazzini

L’engagement de Paul VI en faveur de l’art contemporain ne s’est pas limité à collectionner : il a aussi commandé des œuvres et des édifices. En 1964, il confie à l’ingénieur et architecte Pier Luigi Nervi la conception d’une nouvelle salle des audiences, capable d’accueillir des milliers de fidèles à deux pas de la basilique Saint-Pierre. Achevée en 1971, la salle Paul VI est une prouesse de béton armé, matériau que Nervi sublime en nervures élégantes et en une voûte ondulante d’une portée impressionnante. L’architecture y devient l’écrin d’une liturgie moderne, fonctionnelle et solennelle à la fois.

Au fond de cette salle se déploie l’une des sculptures les plus saisissantes de l’art sacré du XXe siècle : La Résurrection de Pericle Fazzini. Réalisée entre 1970 et 1977 et inaugurée pour les quatre-vingts ans du pape, cette œuvre colossale de bronze et de laiton mesure une vingtaine de mètres de large et pèse près de quatre-vingts tonnes. Fazzini y représente le Christ ressuscitant non pas dans une gloire apaisée, mais surgissant d’un cratère, comme au cœur d’une explosion. L’artiste voulait traduire l’angoisse de l’humanité du XXe siècle, menacée par le feu nucléaire, et faire jaillir de cette dévastation une espérance. Le résultat, tourmenté et grandiose, divise autant qu’il fascine : certains y voient un chef-d’œuvre visionnaire, d’autres une composition déroutante. Cette œuvre incarne à elle seule le pari de Paul VI, celui d’un art religieux ancré dans son époque.

Le saviez-vous ? Pour concevoir La Résurrection, Pericle Fazzini s’est notamment inspiré, selon la tradition rapportée, d’un olivier du jardin de Gethsémani frappé par la lumière. La sculpture combine bronze et laiton afin de jouer sur les reflets dorés et sombres, si bien que l’œuvre change d’aspect selon l’éclairage de la salle, comme si la matière elle-même passait de la mort à la vie.

L’iconographie de Paul VI et sa mémoire dans l’art

Comme tout souverain pontife, Paul VI a fait l’objet de nombreux portraits officiels, médailles et effigies. Son iconographie porte la marque d’un tournant : c’est lui qui, dans un geste hautement symbolique, dépose sa tiare pontificale en 1964 pour en faire don aux pauvres, renonçant à ce couronnement triomphal que les images avaient célébré pendant des siècles. Cette humilité assumée se retrouve dans la statuaire et les portraits postérieurs, qui privilégient volontiers la figure du pasteur méditatif à celle du monarque. Les artistes contemporains, de leur côté, ont retenu de lui la silhouette fine, le visage grave et le regard intérieur.

Depuis sa canonisation en 2018, saint Paul VI entre progressivement dans l’iconographie hagiographique : on commence à le représenter avec les attributs des saints, parfois en compagnie de Jean XXIII et de Jean-Paul II, autres figures conciliaires élevées sur les autels. Sa mémoire est aussi honorée par des édifices et des institutions qui portent son nom, ainsi que par la salle des audiences vaticane. Pour approfondir le contexte de son élection et de sa succession, vous pouvez consulter notre dossier sur le conclave en 5 questions ainsi que notre panorama consacré aux cinq derniers papes. Le parcours de son successeur immédiat est retracé dans notre article sur Jean-Paul II.

Ce que Paul VI a changé pour l’art sacré

  • Il a rouvert un dialogue direct entre l’Église et les artistes vivants, longtemps interrompu.
  • Il a créé une collection publique dédiée à l’art religieux moderne, aujourd’hui intégrée aux Musées du Vatican.
  • Il a soutenu une architecture sacrée résolument contemporaine, à l’image de la salle conçue par Pier Luigi Nervi.
  • Il a encouragé une liturgie renouvelée, qui a modifié en profondeur l’aménagement et le mobilier des églises.

Il faut rappeler ici que cet article a une visée informative et culturelle : il décrit des croyances, des œuvres et des institutions comme objets d’étude, sans prétendre à l’exhaustivité théologique. Les questions relatives à la conservation du patrimoine religieux relèvent de spécialistes qualifiés, conservateurs, restaurateurs d’art et historiens, dont l’avis prime toujours sur une présentation générale.

La réforme liturgique et son empreinte sur l’art des églises

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L’action de Paul VI ne s’est pas limitée aux musées : en réformant la liturgie, il a aussi transformé l’espace concret des églises et, avec lui, tout un pan de l’art sacré. L’introduction de la messe en langue vernaculaire et la volonté de rapprocher le célébrant des fidèles ont conduit à repenser l’aménagement du chœur. On voit alors apparaître l’autel face au peuple, souvent avancé vers la nef, tandis que les ambons, les sièges de présidence et le mobilier liturgique font l’objet de commandes nouvelles. Cette évolution favorise une esthétique du dépouillement, où la sobriété des matériaux et la lisibilité des formes priment sur l’accumulation décorative.

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Pour le patrimoine ancien, ces adaptations ont parfois suscité des débats, notamment lorsque des édifices classés devaient concilier exigences liturgiques et conservation. Dans le cas français, toute intervention sur un édifice protégé au titre des Monuments historiques suppose l’accord des services compétents et l’avis de l’Architecte des Bâtiments de France, en lien avec la direction régionale des affaires culturelles. L’héritage de Paul VI en la matière invite ainsi à un dialogue permanent entre création contemporaine, usage cultuel et respect du bâti ancien, un équilibre que les commissions d’art sacré diocésaines s’efforcent encore aujourd’hui de tenir.

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Questions fréquentes sur Paul VI

Pourquoi Giovanni Battista Montini a-t-il choisi le nom de Paul ?

En prenant le nom de Paul, le nouveau pape se plaçait sous le patronage de l’apôtre des nations, missionnaire infatigable et homme du dialogue avec le monde gréco-romain. Ce choix annonçait un pontificat tourné vers l’ouverture, les voyages et la rencontre avec les cultures, fidèle à l’esprit du concile qu’il allait mener à son terme.

Quel est le lien entre Paul VI et les Musées du Vatican ?

Paul VI a doté les Musées du Vatican d’un département entièrement nouveau : la Collection d’art religieux moderne, inaugurée en 1973. Rassemblant environ huit cents œuvres, elle complète les collections antiques et Renaissance et permet aux visiteurs de découvrir comment les artistes des XIXe et XXe siècles ont abordé les grands thèmes spirituels.

Quand Paul VI a-t-il été canonisé ?

Béatifié en 2014, Giovanni Battista Montini a été proclamé saint par le pape François le 14 octobre 2018, à Rome. Sa fête liturgique est fixée au 29 mai, jour anniversaire de son ordination sacerdotale. Pour comprendre les étapes qui mènent à la sainteté, notre article sur la canonisation détaille l’ensemble du processus.

Un pape qui a réconcilié la foi et la modernité

Figure de transition et d’équilibre, Paul VI aura tenu la barre de l’Église catholique durant l’une des périodes les plus mouvementées de son histoire récente. Au-delà des réformes liturgiques et des grands textes doctrinaux, l’amateur d’art sacré retiendra surtout son geste d’ouverture envers les créateurs : en tendant la main aux artistes de son temps, en bâtissant une collection et en commandant des œuvres audacieuses, il a prouvé que la tradition religieuse pouvait continuer d’inspirer les formes les plus contemporaines. La Collection d’art religieux moderne et la Résurrection de Fazzini demeurent les témoins éclatants de cette conviction : le sacré n’appartient pas seulement au passé, il se réinvente à chaque génération.

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