Histoire de Salomon et du temple de Jérusalem

Peu d’édifices auront marqué l’imaginaire religieux et artistique autant que le temple de Salomon. Élevé à Jérusalem au Xe siècle avant notre ère selon la tradition biblique, ce premier sanctuaire d’Israël n’est plus visible aujourd’hui : aucune pierre identifiable ne nous en est parvenue. Pourtant, sa mémoire irrigue trois millénaires de création, des enluminures médiévales aux gravures de la Renaissance, des maquettes savantes aux compositions symboliques. Raconter l’histoire de Salomon et de son temple, c’est suivre le fil d’un récit fondateur, mais aussi observer comment l’art a tenté, siècle après siècle, de donner forme à un monument disparu. Cet article propose un parcours historique, architectural et iconographique, attentif aux sources scripturaires comme aux apports de la recherche, et rédigé dans une perspective descriptive et respectueuse des traditions.

De David à Salomon : la genèse d’un projet

Le récit biblique inscrit la construction du Temple dans une continuité dynastique. Selon le Premier Livre des Rois et le Livre des Chroniques, le roi David aurait souhaité bâtir une demeure permanente pour l’Arche d’alliance, jusque-là abritée sous une tente. La tradition rapporte que cette tâche revint non à lui, mais à son fils Salomon, à qui David aurait légué un terrain acquis sur le mont Moriah ainsi qu’une réserve considérable de matériaux. Ce transfert de responsabilité structure tout le récit : le Temple n’est pas une initiative isolée, mais l’aboutissement d’un dessein transmis. La figure de Salomon, réputé pour sa sagesse, devient ainsi celle du bâtisseur par excellence, dont le règne marque selon la Bible l’apogée d’un royaume unifié et prospère.

Pour mener à bien l’entreprise, Salomon aurait conclu une alliance avec Hiram Ier, roi de Tyr, cité phénicienne réputée pour ses artisans et ses ressources. Les textes décrivent l’envoi de bois de cèdre du Liban, acheminé par flottage le long de la côte, ainsi que la venue d’architectes, de tailleurs de pierre et de fondeurs de bronze. Cette coopération avec la Phénicie n’a rien d’anecdotique pour l’historien de l’art : elle explique l’empreinte des techniques et du répertoire décoratif proche-orientaux dans la description du sanctuaire. Les chapiteaux ouvragés, les motifs végétaux et les figures ailées renvoient à un vocabulaire artistique partagé dans tout le Levant de l’âge du Fer, dont le Temple constituerait une expression israélite singulière.

L’architecture du Temple : plan, dimensions et matériaux

Le Premier Livre des Rois, au chapitre 6, livre une description précise, exprimée en coudées, unité dont la valeur est estimée autour de 45 à 52 centimètres. L’édifice principal aurait mesuré soixante coudées de longueur, vingt de largeur et trente de hauteur, soit un rectangle allongé orienté selon un axe est-ouest. Devant lui s’ouvrait un portique, l’oulam, profond de dix coudées. La structure se déployait en trois espaces emboîtés, du plus accessible au plus secret, traduisant une gradation de la sainteté. Autour du corps central courait un bâtiment annexe à étages, abritant des chambres latérales destinées au service et au trésor. Le plan, sobre dans son principe, organisait ainsi une progression spatiale rigoureuse, du parvis ensoleillé vers l’obscurité du lieu le plus sacré.

Les matériaux mentionnés conjuguent la pierre, le bois et le métal précieux. Les murs auraient été montés en pierres de taille, puis lambrissés de cèdre sculpté, de sorte qu’aucune maçonnerie n’apparaissait à l’intérieur. Le sol était recouvert de cyprès, et de nombreux éléments revêtus d’or. Un détail a particulièrement frappé la postérité : selon le texte, les pierres arrivaient déjà taillées de la carrière, afin qu’aucun outil de fer ne résonne sur le chantier. Cette indication, souvent commentée, confère à la construction une atmosphère de recueillement presque liturgique. Elle a nourri une abondante littérature symbolique et inspiré, bien plus tard, des traditions initiatiques européennes qui firent du Temple un modèle d’ordre et d’harmonie architecturale.

Menorah à sept branches posée près d’un livre hébraïque
La menorah, chandelier à sept branches, comptait parmi les objets liturgiques associés au sanctuaire. Photo : RDNE Stock project / Pexels
Date (selon la tradition) Événement
v. 1010–970 av. J.-C. Règne de David, qui rassemble matériaux et plans
v. 970–931 av. J.-C. Règne de Salomon
v. 966 av. J.-C. Début de la construction (4e année de Salomon, 1 Rois 6)
Environ sept ans et demi plus tard Achèvement et dédicace de l’édifice
587/586 av. J.-C. Destruction par Nabuchodonosor II de Babylone
v. 538–515 av. J.-C. Reconstruction (Second Temple) sous Cyrus, par Zorobabel

Décor et mobilier : un programme symbolique

Le décor décrit par la Bible n’a rien de gratuit : chaque élément participe d’un langage. À l’entrée se dressaient deux colonnes de bronze nommées Jakin et Boaz, hautes et couronnées de chapiteaux ornés de grenades et de lis. Leurs noms ont retenu l’attention des commentateurs : Boaz évoque l’idée de force, tandis que Jakin renvoie à ce qui affermit et établit. Identiques par leur forme mais distinctes par leur appellation, elles ont souvent été interprétées comme l’expression d’une dualité complémentaire encadrant le seuil du sanctuaire. Sur le plan artistique, ces colonnes autonomes, qui ne soutenaient pas la toiture, relèvent d’une fonction avant tout emblématique et monumentale, marquant visuellement le passage du profane vers le sacré.

À l’intérieur et dans le parvis, plusieurs pièces de bronze fondu témoignaient du savoir-faire des artisans tyriens. La plus spectaculaire était la « mer d’airain », une vaste vasque circulaire d’environ dix coudées de diamètre reposant sur douze bœufs de bronze orientés vers les quatre points cardinaux. Destinée aux ablutions, elle conjuguait fonction rituelle et prouesse technique. S’y ajoutaient des bases roulantes, des chaudrons et divers ustensiles. Dans le sanctuaire, des chérubins, figures ailées recouvertes d’or, déployaient leurs ailes au-dessus du lieu le plus saint. Tout ce mobilier compose un ensemble cohérent où l’or, le bronze et le bois sculpté concourent à signifier la présence et la transcendance, selon une esthétique de la richesse mesurée et du symbole.

« Lorsqu’on bâtit la maison, on se servit de pierres toutes taillées, et ni marteau, ni hache, ni aucun instrument de fer ne furent entendus dans la maison pendant qu’on la construisait. » — Premier Livre des Rois, 6, 7

Élément Description Signification traditionnelle
Oulam (vestibule) Portique d’entrée précédant la salle Seuil, passage vers le sacré
Hékhal (le Saint) Salle principale, lambrissée et dorée Espace du culte quotidien
Debir (Saint des Saints) Salle obscure du fond, cubique Lieu de la présence divine
Jakin et Boaz Deux colonnes de bronze à l’entrée Stabilité et force
Mer d’airain Vasque sur douze bœufs de bronze Purifications rituelles
Chérubins Figures ailées dorées Gardiens du lieu très saint

Le Saint des Saints et l’Arche d’alliance

Au cœur de l’édifice se trouvait le debir, le Saint des Saints, salle de forme cubique plongée dans l’obscurité. La tradition en fait le lieu le plus sacré, séparé du reste par une porte et un voile, et accessible seulement au grand prêtre, une fois l’an. Il abritait l’Arche d’alliance, coffre contenant selon les textes les Tables de la Loi. Deux grands chérubins de bois doré y étendaient leurs ailes, formant comme un trône invisible. Cette mise en scène de l’inaccessible a profondément marqué la pensée et l’art : représenter l’irreprésentable, suggérer une présence sans la figurer, tel fut l’un des défis posés aux artistes qui, des siècles durant, tentèrent de restituer l’atmosphère de ce sanctuaire intérieur dont nul ne pouvait décrire l’aspect véritable.

Cette organisation en cercles concentriques de sainteté a fait du Temple un modèle spatial repris et médité bien au-delà de son époque. La progression du parvis vers le Saint, puis vers le Saint des Saints, dessine une géographie du sacré que l’on retrouve, transposée, dans bien des sanctuaires postérieurs. Les commentateurs juifs et chrétiens y ont vu une image du cosmos ou de l’âme, tandis que les artistes en ont tiré des schémas de composition. L’iconographie médiévale, notamment dans les bibles enluminées, multiplie les représentations idéalisées du Temple, souvent anachroniques, où l’édifice antique prend les traits d’une architecture contemporaine de l’enlumineur, signe que le monument était d’abord un objet de méditation autant qu’un souvenir historique.

Le Mur occidental à Jérusalem, fidèles rassemblés pour la prière
Le Mur occidental, lié au soubassement de l’esplanade du Mont du Temple, demeure un haut lieu de prière. Photo : Roman Bengaiev / Pexels

Destruction, exil et reconstruction

L’histoire du premier Temple se clôt par une catastrophe fondatrice. En 587 ou 586 avant notre ère, les armées babyloniennes de Nabuchodonosor II prennent Jérusalem, pillent et incendient le sanctuaire, et déportent une partie de la population. La destruction du Temple et l’exil à Babylone constituent un traumatisme majeur, abondamment commenté par les prophètes et pleuré dans plusieurs textes bibliques. Cet événement transforme durablement la pratique religieuse : privé de son centre cultuel, le judaïsme développe d’autres formes de transmission, fondées sur la lecture et l’étude. La mémoire du Temple perdu devient alors un puissant ressort spirituel et artistique, nourrissant une espérance de restauration qui traverse les siècles et inspire d’innombrables œuvres.

Quelques décennies plus tard, l’édit du roi perse Cyrus, vers 538 avant notre ère, autorise le retour des exilés et la reconstruction du sanctuaire. Ce Second Temple, achevé vers 515 sous la conduite de Zorobabel, sera plus tard considérablement agrandi à l’époque d’Hérode le Grand. C’est de cette dernière phase que subsiste le célèbre Mur occidental, vestige du soubassement de l’esplanade. La fête de Hanouka commémore d’ailleurs la purification et la rededicace de ce Second Temple après sa profanation, au IIe siècle avant notre ère. La continuité entre les deux sanctuaires, dans la mémoire collective, explique que l’on parle souvent du « Temple de Jérusalem » comme d’une réalité unique, par-delà ses reconstructions successives.

Entre Bible et archéologie

Que sait-on, du point de vue de la recherche, de ce premier Temple ? La réponse appelle à la prudence. À ce jour, aucun vestige archéologique n’a pu être attribué avec certitude à l’édifice salomonien, ce qui s’explique en partie par le caractère hautement sensible du site, où s’élèvent aujourd’hui des lieux saints musulmans interdisant les fouilles. Les historiens travaillent donc surtout à partir du texte biblique, comparé à d’autres sanctuaires proche-orientaux contemporains dont l’architecture est mieux documentée. Le plan tripartite décrit dans les Rois trouve en effet des parallèles dans plusieurs temples syriens de l’âge du Fer, ce qui rend le récit cohérent avec ce que l’on connaît de l’art monumental de la région.

Les débats restent vifs quant à l’ampleur exacte du monument et à la datation précise de sa construction. Certains chercheurs tiennent le récit biblique pour le reflet d’une réalité grandiose, d’autres estiment que l’édifice, s’il a existé, fut sans doute plus modeste que ne le suggère le texte. Une discussion porte même sur sa localisation exacte au sein de l’ancienne Jérusalem. Ces incertitudes n’amoindrissent en rien l’importance culturelle du Temple : qu’on l’aborde comme fait historique ou comme grand récit fondateur, il demeure une matrice de l’imaginaire, dont la puissance évocatrice a largement dépassé la question, en elle-même légitime, de sa restitution matérielle.

Le saviez-vous ? Le plus ancien témoignage figuré d’objets liés au Temple de Jérusalem se trouve à Rome, sur l’arc de Titus, érigé après 81 de notre ère. Le relief y montre le butin emporté lors de la prise de Jérusalem en 70, dont une grande menorah à sept branches portée en triomphe. Cette image sculptée est devenue, paradoxalement, l’une des sources iconographiques majeures pour se représenter le mobilier du sanctuaire.

Postérité du Temple dans l’art sacré

Disparu, le Temple de Salomon n’a cessé de renaître sous le pinceau, le burin et le ciseau. Tout au long du Moyen Âge, les bibles enluminées en proposent des visions idéalisées, où l’édifice emprunte les formes de l’architecture du temps. À la Renaissance et à l’âge baroque, les graveurs et les savants multiplient les reconstitutions, parfois fondées sur de minutieuses lectures du texte biblique, parfois nourries d’une imagination débordante. Le sujet inspire aussi des modèles réduits et des maquettes destinées à l’étude ou à l’édification. Cette production foisonnante, souvent éloignée de toute exactitude archéologique, dit beaucoup du rôle du Temple comme idéal d’harmonie, de proportion et de beauté ordonnée, sans cesse réinterprété selon les sensibilités de chaque époque.

Après la destruction du sanctuaire, c’est la synagogue qui devient peu à peu le cœur de la vie liturgique juive, prolongeant à sa manière la mémoire du Temple. L’arche sainte qui y abrite les rouleaux de la Torah, orientée vers Jérusalem, en perpétue discrètement le souvenir, tout comme certains motifs décoratifs récurrents. Les édifices de culte, de la synagogue de la rue Copernic à bien d’autres lieux de prière, témoignent de cette filiation symbolique. Ainsi, le Temple de Salomon survit moins dans la pierre que dans les formes, les gestes et les images qu’il a engendrés, faisant de lui l’un des grands invisibles autour desquels l’art religieux n’a jamais cessé de tourner.

Reconnaître le Temple dans les œuvres

Face à une enluminure, une gravure ou une maquette, quelques indices permettent souvent de reconnaître une évocation du Temple de Jérusalem. Les artistes ont en effet privilégié un petit répertoire de signes, repris d’une œuvre à l’autre, qui fonctionnent comme un véritable code visuel. Les connaître aide à déchiffrer des compositions parfois complexes, où le sanctuaire se mêle à des scènes bibliques ou à des allégories. Voici quelques-uns de ces marqueurs récurrents que l’œil peut apprendre à repérer :

  • les deux colonnes encadrant une entrée, allégories de Jakin et Boaz ;
  • le chandelier à sept branches, la menorah, emblème immédiatement identifiable ;
  • l’Arche d’alliance surmontée de chérubins ailés ;
  • une vasque circulaire posée sur des bœufs, figurant la mer d’airain ;
  • un plan tripartite menant à une salle obscure et inaccessible.

Ces motifs ne garantissent jamais une exactitude historique, mais ils révèlent la manière dont chaque époque s’est approprié le sujet. Un même élément, la menorah par exemple, peut revêtir des significations variées selon le contexte de l’œuvre. L’analyse iconographique consiste précisément à distinguer ce qui relève de la tradition transmise, de l’invention de l’artiste et des contraintes de son temps. C’est dans ce dialogue entre fidélité et liberté que se joue l’intérêt de ces représentations, et que le Temple disparu continue d’offrir, aux historiens de l’art comme aux simples curieux, un champ d’étude d’une remarquable richesse.

Pour qui s’intéresse au patrimoine, ce parcours invite enfin à la rigueur. Les œuvres d’art inspirées du Temple, anciennes ou modernes, relèvent souvent de collections protégées et appellent, en cas de conservation ou de restauration, l’avis de professionnels qualifiés et le respect des cadres réglementaires en vigueur. Le présent article a une vocation informative et n’engage aucune interprétation confessionnelle : il décrit des croyances, des textes et des œuvres comme objets d’étude, dans le souci de leur diversité. Comprendre le Temple de Salomon, c’est en somme apprendre à lire un monument absent à travers la longue chaîne de ses représentations, où histoire, foi et création se rejoignent sans jamais tout à fait se confondre.

Questions fréquentes

Quand le temple de Salomon a-t-il été construit ?

Selon la chronologie biblique, la construction aurait commencé vers le milieu du Xe siècle avant notre ère, durant la quatrième année du règne de Salomon, et se serait achevée environ sept ans et demi plus tard. Ces dates restent toutefois discutées par les historiens, faute de sources archéologiques directes permettant de les confirmer avec précision.

Que sont les colonnes Jakin et Boaz ?

Il s’agit de deux grandes colonnes de bronze dressées à l’entrée du Temple, décrites dans le Premier Livre des Rois. Leurs noms évoquent l’idée de stabilité et de force. Elles ne soutenaient pas la structure et jouaient un rôle essentiellement symbolique et décoratif, marquant le seuil du sanctuaire.

Reste-t-il quelque chose du temple de Salomon ?

Aucun vestige n’a pu être attribué avec certitude au premier Temple. Le Mur occidental, à Jérusalem, appartient en réalité au soubassement de l’esplanade aménagée bien plus tard, à l’époque du Second Temple agrandi sous Hérode. Le sanctuaire salomonien n’est donc connu que par les textes et par les comparaisons archéologiques régionales.

Officiant tenant des rouleaux de la Torah devant l’arche sainte d’une synagogue
Après la disparition du Temple, la synagogue prolonge la vie liturgique juive autour de la Torah. Photo : cottonbro studio / Pexels
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