Mardi gras : signification et origine de la fête

Chaque hiver, juste avant que les villes ne s’emplissent de chars fleuris, de masques et de confettis, revient une journée dont le nom évoque autant la gourmandise que la spiritualité : le Mardi gras. Derrière les beignets dorés et les déguisements se cache une fête profondément liée au calendrier chrétien et à une longue histoire d’images. Comprendre la signification et l’origine de cette célébration, c’est plonger dans l’histoire de l’art sacré, dans l’iconographie du Carnaval et dans la mémoire des grandes œuvres qui ont mis en scène ce moment de bascule du temps liturgique. Cet article retrace les racines du Mardi gras, son sens religieux et la manière dont peintres et graveurs l’ont représenté à travers les siècles.

Qu’est-ce que le Mardi gras ? Définition et place dans le calendrier

Le Mardi gras est le dernier jour de réjouissances qui précède le mercredi des Cendres, lequel ouvre la période du Carême dans la tradition chrétienne occidentale. Il s’agit d’une fête dite mobile : sa date change chaque année car elle dépend de celle de Pâques, elle-même fixée selon le cycle lunaire. Concrètement, le Mardi gras tombe quarante-sept jours avant Pâques, ce qui le situe entre le 3 février et le 9 mars selon les années. En 2027, par exemple, il sera célébré le mardi 9 février, la veille du mercredi des Cendres prévu le 10 février. Ce caractère mobile explique pourquoi la fête semble parfois précoce, parfois tardive, sans jamais perdre son rôle de seuil entre le temps de l’abondance et celui du jeûne.

Le mot « gras » n’a rien d’anodin. Il renvoie aux aliments riches — viande, beurre, œufs, graisses — que les fidèles consommaient massivement ce jour-là afin de vider les réserves avant la longue privation du Carême. Le Mardi gras représente ainsi l’apogée d’une période plus vaste, le Carnaval, qui pouvait débuter dès l’Épiphanie ou la fête de la Chandeleur. Si le Carnaval désigne toute la saison festive, le Mardi gras en constitue le sommet, l’ultime journée pour faire la fête avant le retour à la sobriété. Cette articulation entre excès et pénitence structure une grande partie de l’imaginaire visuel européen.

Aux origines : étymologie du Carnaval et héritage antique

Pour saisir le sens du Mardi gras, il faut s’attarder sur le mot Carnaval, qui lui est intimement associé. Le terme, attesté en français sous la forme « carneval » au milieu du XVIe siècle, est un emprunt à l’italien carnevale, issu du latin médiéval carnelevare, composé de carne (la viande) et de levare (ôter, enlever). Littéralement, le Carnaval désigne donc le moment où l’on « ôte la viande », c’est-à-dire l’entrée prochaine dans l’abstinence. L’étymologie dit l’essentiel : cette fête n’existe que par rapport au jeûne qu’elle précède, comme une parenthèse joyeuse négociée avant la rigueur.

Les historiens rappellent volontiers que le Mardi gras a puisé dans des traditions plus anciennes, antérieures au christianisme. Les fêtes de l’Antiquité romaine, comme les Saturnales ou les Lupercales, célébraient déjà l’inversion temporaire de l’ordre social, le renversement des hiérarchies et la licence collective. On y mangeait, on s’y déguisait, on suspendait les règles ordinaires. En christianisant le calendrier, l’Église a en partie absorbé ces pratiques populaires, les réorientant vers la préparation pascale. Le Carnaval conserve de cet héritage une dimension de « monde renversé » — le mundus inversus — où le fou devient roi, où le pauvre se pare des habits du riche, où la satire s’autorise toutes les audaces le temps d’une journée.

Mardi gras et Carême : le sens religieux d’une fête charnière

Le Mardi gras n’a de sens que face au Carême, dont il annonce l’ouverture. Instauré progressivement à partir du IVe siècle, le Carême invite les baptisés à un temps de quarante jours de pénitence, de prière et de privation, en mémoire des quarante jours passés par le Christ au désert. Selon la tradition, les fidèles renonçaient alors à certains aliments, notamment la viande et les œufs, jusqu’à Pâques. Le mercredi des Cendres, qui suit immédiatement le Mardi gras, marque le début de cette période austère : le prêtre impose les cendres sur le front des croyants en signe de pénitence et d’humilité. Ce contraste saisissant entre la veille et le lendemain confère au Mardi gras toute son intensité symbolique.

On comprend dès lors pourquoi la fête a pris la forme d’un grand défoulement collectif. Avant d’entrer dans la sobriété, il fallait consommer ce qui ne se conserverait pas, festoyer une dernière fois et libérer les tensions accumulées. Les crêpes, les gaufres, les bugnes et les beignets — toutes ces pâtisseries riches en œufs, en beurre et en graisse — traduisent concrètement cette logique d’épuisement des réserves. Loin d’être de simples gourmandises, elles portent une signification rituelle : elles incarnent le basculement d’un temps vers un autre. Le calendrier liturgique, avec sa succession de fêtes mobiles, organise ainsi une véritable chorégraphie des saisons spirituelles, dont le Mardi gras est l’un des temps forts.

Chars, masques et cortèges : le Carnaval, apogée des réjouissances du Mardi gras.
Chars, masques et cortèges : le Carnaval, apogée des réjouissances du Mardi gras. — Photo : Eren Alkış / Pexels

Repères du cycle : de la Chandeleur à Pâques

Pour situer clairement le Mardi gras dans l’année liturgique, il est utile de visualiser les grandes étapes qui l’encadrent. Le tableau ci-dessous reprend les principaux jalons du cycle, de la présentation au Temple à la résurrection, en s’appuyant sur le calendrier de l’année 2027 à titre d’exemple. Ces dates rappellent la cohérence d’un ensemble où chaque fête répond à une autre.

Étape liturgique Date 2027 (exemple) Signification principale
Chandeleur 2 février Présentation de Jésus au Temple, fête de la lumière
Mardi gras 9 février Dernier jour de réjouissances avant le jeûne
Mercredi des Cendres 10 février Entrée en Carême, imposition des cendres
Carême 10 février – 25 mars Quarante jours de pénitence et de prière
Pâques 28 mars Résurrection du Christ, sommet de l’année liturgique

Le Combat de Carnaval et Carême : quand l’art met en scène la fête

Aucune œuvre n’a mieux fixé l’imaginaire du Mardi gras que Le Combat de Carnaval et Carême, peint à l’huile sur panneau par Pieter Bruegel l’Ancien en 1559. Conservée au Kunsthistorisches Museum de Vienne, qui possède la plus riche collection de l’artiste au monde, cette grande composition (environ 118 × 164,5 cm) dépeint une place de marché grouillante de personnages. Au centre, deux figures allégoriques s’affrontent dans une joute burlesque. D’un côté, Carnaval, gras et repu, chevauche un tonneau, un pâté en croûte posé sur la tête, brandissant comme une lance une longue broche garnie de victuailles. De l’autre, Carême, maigre, pâle et vêtu de gris, riposte avec une pelle de boulanger sur laquelle reposent deux maigres harengs séchés.

La scène condense en une image l’opposition entre deux temps spirituels et deux régimes alimentaires : celui de la viande et celui du poisson, celui de l’abondance et celui de la privation. Mais l’œuvre se lit aussi à la lumière des tensions religieuses du XVIe siècle. Dans une Europe traversée par la Réforme, certains commentateurs y voient l’affrontement entre un protestantisme qui rejette l’obligation du Carême et un catholicisme attaché à ses rites. Bruegel, observateur attentif de la société flamande, ne tranche pas : il déploie une foule de saynètes — jeux, processions, mendiants, enfants déguisés — qui font de la place une scène de théâtre du monde. L’art devient ici un document précieux sur la culture festive et religieuse de son époque.

Au-delà de la peinture de chevalet, le thème a largement essaimé dans l’art populaire. La gravure et l’imagerie diffusent dès le XVIe siècle des feuilles volantes illustrant la lutte entre le gras et le maigre, vendues sur les marchés et placardées dans les foyers. Ces estampes, souvent accompagnées de légendes moralisatrices, rendaient accessible à tous une iconographie que les élites contemplaient dans les cabinets de curiosités. On y retrouve les mêmes attributs : la broche garnie, le hareng, les masques et les jeux d’enfants. Cette circulation des images, du panneau précieux à la modeste estampe, montre combien le Mardi gras a irrigué l’ensemble du tissu visuel européen, des cathédrales aux échoppes, en passant par les manuscrits enluminés où figuraient parfois des scènes de banquet et de carnaval en marge des textes liturgiques.

« Le Mardi gras, c’est l’art du seuil : un instant suspendu où la fête et le jeûne se regardent en face, où l’image dit mieux que les mots le passage d’un temps à un autre. »

Le masque vénitien, motif majeur de l’iconographie carnavalesque.
Le masque vénitien, motif majeur de l’iconographie carnavalesque. — Photo : Helena Jankovičová Kováčová / Pexels

Le carnaval dans l’art religieux et profane

Au-delà de Bruegel, le thème du Carnaval a nourri une iconographie foisonnante. À Venise, le carnaval devient au XVIIIe siècle un véritable genre pictural : Pietro Longhi croque les salons masqués, tandis que Francesco Guardi et Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto, peignent les fêtes de la cité des Doges, où la bauta et le masque blanc dissimulent les identités. Ces œuvres, à la frontière du sacré et du profane, témoignent d’une société où le déguisement permet de suspendre les hiérarchies sociales sous le regard tolérant de l’Église. La peinture vénitienne fait du masque un motif esthétique autant qu’un commentaire moral sur l’illusion et la vanité du monde.

Plus près de nous, le peintre belge James Ensor a renouvelé le motif du masque carnavalesque avec une force expressive saisissante. Dans L’Entrée du Christ à Bruxelles (1888), une marée de visages grimaçants et de faux-nez submerge la figure du Christ, brouillant la frontière entre procession sacrée et cortège carnavalesque. L’artiste y interroge la place du religieux dans une société de masse, et fait du masque un révélateur des hypocrisies collectives. De Bruegel à Ensor, le Carnaval traverse ainsi l’histoire de l’art comme un miroir tendu à la société, où la dérision et la spiritualité ne cessent de dialoguer. Le Mardi gras y apparaît moins comme un simple divertissement que comme un objet de réflexion sur le temps, le corps et la foi.

Symboles et iconographie du Mardi gras

Les représentations du Mardi gras reposent sur un répertoire de motifs récurrents, dont la lecture éclaire la signification profonde de la fête. Le tableau suivant rassemble les principaux symboles et leur interprétation traditionnelle dans l’art et la culture populaire.

Symbole Représentation Signification
Le masque Visage couvert, bauta vénitienne Inversion de l’ordre social, anonymat, jeu de l’identité
Le tonneau et le pâté Attributs de la figure de Carnaval Abondance, gourmandise, plaisirs du corps
Le hareng séché Attribut de la figure de Carême Privation, abstinence, maigre du jeûne
Les beignets et bugnes Pâtisseries frites et dorées Épuisement des réserves grasses avant le Carême
Le char et le cortège Défilé festif et bruyant Renversement temporaire des hiérarchies, liesse collective

Beignets et gourmandises, traditions culinaires du Mardi gras.
Beignets et gourmandises, traditions culinaires du Mardi gras. — Photo : Ilo Frey / Pexels

Traditions vivantes : masques, déguisements et gourmandises

Si le Mardi gras plonge ses racines dans le calendrier liturgique, il demeure aujourd’hui une fête éminemment populaire, célébrée bien au-delà des cercles religieux. Le déguisement en reste le geste emblématique : se grimer, changer d’apparence, endosser un autre rôle prolonge la vieille logique du monde renversé. Les villes rivalisent de créativité lors de grands carnavals dont la renommée dépasse les frontières. Voici quelques traditions marquantes qui perpétuent l’esprit de la fête :

  • Le carnaval de Nice, célèbre pour ses chars fleuris et ses immenses figures de carton-pâte qui défilent sur la promenade.
  • Le carnaval de Dunkerque, reconnaissable à ses bandes, ses chants maritimes et son atmosphère chaleureuse et populaire.
  • Le carnaval de Venise, sommet de l’élégance masquée, héritier direct de l’iconographie du XVIIIe siècle.
  • Les pâtisseries de saison — crêpes, gaufres, bugnes lyonnaises et beignets — dont la consommation rituelle remonterait à l’Antiquité romaine.

Ces traditions, vivantes et joyeuses, rappellent que le Mardi gras est avant tout un temps de partage et de convivialité. Elles entretiennent une mémoire collective où se mêlent foi, gastronomie et création artistique. Pour qui s’intéresse à l’art sacré, ces fêtes offrent un terrain d’observation privilégié : costumes, enseignes peintes, affiches et décors de chars perpétuent, sous une forme contemporaine, l’antique dialogue entre l’image et le sacré que célébraient déjà les grands maîtres flamands et vénitiens.

Le saviez-vous ? Dans certaines régions de France, on parlait autrefois de « jours gras » pour désigner les trois journées précédant le mercredi des Cendres : le dimanche gras, le lundi gras et le mardi gras. Cette gradation rythmait la fin du Carnaval et culminait le mardi, ultime soir d’abondance avant la cendre du lendemain. Le terme anglais Shrove Tuesday et le Pancake Day britannique, où l’on confectionne des crêpes pour écouler œufs et beurre, témoignent de la même logique d’épuisement des réserves grasses.

Mardi gras, Carême et année liturgique : un ensemble cohérent

Comprendre le Mardi gras suppose de le replacer dans la grande architecture de l’année liturgique, où chaque fête trouve sa place et son sens. La période qui s’ouvre avec lui mène tout droit au cœur du mystère chrétien : la Passion et la résurrection du Christ. Pour approfondir cette dynamique, on pourra se reporter à ce qui suit immédiatement le Mardi gras, à savoir le temps du jeûne et de la conversion. La fête ne se comprend pleinement qu’en regard de ce à quoi elle prépare, comme l’ombre portée d’une lumière à venir.

C’est pourquoi il est éclairant de lire le Mardi gras en parallèle de la période qu’il introduit. Le lecteur curieux trouvera un prolongement naturel dans la découverte du sens et des dates du Carême, ce temps de quarante jours dont le Mardi gras n’est, au fond, que la porte d’entrée festive. De la Chandeleur à Pâques, c’est tout un cycle de fêtes, de symboles et d’images qui se déploie, offrant à l’amateur d’art sacré un répertoire iconographique d’une richesse inépuisable, des fresques médiévales aux toiles modernes.

Cette inscription du Mardi gras dans un cycle plus vaste explique aussi sa remarquable longevité. Alors que de nombreuses fêtes médiévales ont disparu, le Carnaval a survécu en se réinventant, tantôt encadré par les autorités, tantôt toléré comme exutoire nécessaire. Les édifices religieux eux-mêmes en conservent la trace : chapiteaux sculptés de figures grotesques, gargouilles grimaçantes, miséricordes de stalles ornées de scènes profanes rappellent que l’art sacré médiéval ménageait, à la marge, une place au rire et au monde renversé. Observer ces détails, c’est retrouver dans la pierre la même tension féconde entre gravité liturgique et liberté carnavalesque que celle mise en scène par Bruegel. Le Mardi gras devient alors une clé de lecture précieuse pour qui parcourt les églises et les musées à la recherche de ce dialogue séculaire entre le sacré et le profane.

Questions fréquentes sur le Mardi gras

Pourquoi le Mardi gras change-t-il de date chaque année ?

Parce qu’il dépend de la date de Pâques, qui est une fête mobile calculée selon le cycle lunaire. Le Mardi gras tombe toujours quarante-sept jours avant Pâques, soit la veille du mercredi des Cendres. Selon les années, il se situe donc entre le 3 février et le 9 mars.

Quelle est la différence entre le Carnaval et le Mardi gras ?

Le Carnaval désigne toute une période de festivités, qui peut débuter dès l’Épiphanie ou la Chandeleur. Le Mardi gras en est le dernier jour, l’apogée des réjouissances, juste avant l’entrée en Carême le mercredi des Cendres.

Pourquoi mange-t-on des crêpes et des beignets à Mardi gras ?

Ces pâtisseries riches en œufs, en beurre et en graisse permettaient de vider les réserves alimentaires avant le jeûne du Carême, durant lequel ces ingrédients étaient traditionnellement proscrits. Leur consommation a donc une signification rituelle, en plus d’être festive.

Quelle œuvre d’art illustre le mieux le Mardi gras ?

Le tableau de référence est Le Combat de Carnaval et Carême de Pieter Bruegel l’Ancien (1559), conservé à Vienne. Il met en scène l’affrontement allégorique entre la figure ventrue de Carnaval et celle, décharnée, de Carême, résumant à lui seul tout le sens de la fête.

Cet article est proposé à titre informatif et culturel. Il invite à découvrir le Mardi gras sous l’angle de l’histoire de l’art et des traditions religieuses, sans se substituer aux travaux des historiens, des conservateurs et des spécialistes du patrimoine cultuel qui étudient ces œuvres et ces pratiques.

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