icones orthodoxes deux saints

Histoires de sainteté par Odon Vallet : art sacré

Sur Le Jour du Seigneur, une chronique sobrement intitulée « Histoires de sainteté » pose chaque fois la même question, simple en apparence et redoutable dans le fond : qui est saint, et qui décide qu’il le soit ? C’est l’historien des religions Odon Vallet qui s’en charge, retraçant en quelques minutes un cheminement qui va des martyrs persécutés de l’Antiquité jusqu’aux pontificats médiatiques de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Cette question de la sainteté n’est pas seulement théologique ou juridique : elle a façonné, siècle après siècle, l’un des répertoires visuels les plus riches de l’art sacré chrétien. Nimbes dorés, palmes du martyre, roues dentées ou agneaux innocents peuplent les fresques, les vitraux et les retables de nos églises, chacun renvoyant à une histoire précise. Cet article se propose de suivre le fil de la chronique d’Odon Vallet pour comprendre comment se fabrique un saint, puis d’explorer la manière dont cette fabrication s’est traduite, au fil des siècles, en images destinées à instruire et à édifier les fidèles.

Odon Vallet, un historien des religions au micro du Jour du Seigneur

Né à Paris, diplômé de l’Institut d’études politiques puis de l’École nationale d’administration, Odon Vallet a construit un parcours singulier entre haute administration, édition et recherche. Titulaire de deux doctorats, l’un en droit et l’autre en sciences des religions obtenus en 1985, il enseigne la culture générale et l’histoire des religions à Sciences Po Paris ainsi qu’aux universités Paris I Panthéon-Sorbonne et Paris VII Diderot. Sa bibliographie compte de nombreux essais de vulgarisation savante, parmi lesquels Une autre histoire des religions, Petit lexique des idées fausses sur les religions ou encore Dieu et les religions en 101 questions-réponses. Avec son frère Jean-Daniel, il a fondé en 1999 la Fondation Vallet, qui finance depuis vingt-cinq ans des bourses d’études au Bénin et au Vietnam, geste que l’on peut lire comme une manière très concrète de prolonger, hors du champ religieux, un intérêt ancien pour les figures de dévouement et d’exemplarité.

C’est cette double compétence, juridique et religieuse, qui nourrit sa chronique. Odon Vallet y raconte comment le statut de saint, loin d’être figé, a constamment été redéfini par l’Église au gré des époques, des rapports de force entre Rome et les diocèses, et des besoins de la piété populaire. Le format télévisuel, bref et didactique, s’inscrit dans une tradition bien plus ancienne : celle de l’enseignement par l’image et par le récit exemplaire, qui est précisément ce que l’iconographie chrétienne a cherché à accomplir pendant près de deux millénaires.

Ancien livre illustré aux pages ornées, évoquant la tradition manuscrite de l'hagiographie médiévale
Photo : Suzy Hazelwood / Pexels

Qu’est-ce qu’un saint ? Aux origines du culte chrétien

Dans le vocabulaire catholique, un saint est une personne dont l’Église affirme, après examen, qu’elle est parvenue à la vision de Dieu et peut donc être invoquée comme intercesseur auprès des fidèles. Cette définition, aujourd’hui balisée par une procédure juridique précise, est le fruit d’une lente maturation. Aux premiers siècles, le titre de saint revenait avant tout aux martyrs : des chrétiens exécutés pour avoir refusé de renier leur foi sous les persécutions romaines, à l’image de Polycarpe de Smyrne, brûlé vers 155, dont le récit du martyre circula très vite parmi les communautés chrétiennes d’Asie Mineure. Le culte de ces martyrs restait local : on vénérait leurs reliques et on célébrait leur mémoire le jour anniversaire de leur mort, le dies natalis, jour de leur « naissance » à la vie éternelle.

Ce système décentralisé, où chaque évêque approuvait le culte rendu sur son territoire, a fonctionné pendant près d’un millénaire. Il explique la profusion de saints locaux, parfois obscurs hors de leur région d’origine, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les calendriers liturgiques régionaux. C’est cette même logique de reconnaissance communautaire, avant toute validation romaine, qui explique pourquoi certains saints très populaires n’ont jamais fait l’objet d’une canonisation pontificale au sens strict : leur culte, immémorial, a simplement été toléré puis confirmé par l’usage.

Repères chronologiques de la sainteté catholique
Période Événement Portée
Ier–IVe siècle Culte spontané rendu aux martyrs de l’Antiquité Reconnaissance strictement locale, par l’évêque du lieu
993 Canonisation d’Ulrich d’Augsbourg par le pape Jean XV Première canonisation pontificale attestée hors du diocèse de Rome
Après 1170 Décrétale d’Alexandre III L’approbation du pape devient obligatoire pour tout nouveau culte
1588 Création de la Congrégation des Rites Centralisation romaine de l’instruction des causes
1625–1634 Réformes du pape Urbain VIII Interdiction de tout culte non approuvé ; distinction béatification / canonisation
1969 Réforme de Paul VI (Sanctitas clarior) Fusion des procès diocésain et romain en une seule cause
1983 Réforme de Jean-Paul II (Divinus perfectionis Magister) Un seul miracle exigé, délai d’attente ramené à cinq ans
1983–2005 Pontificat de Jean-Paul II 482 canonisations et 1 341 béatifications, un record absolu

De la reconnaissance locale à la centralisation romaine

Le tournant se joue au tournant du premier millénaire. En 993, le pape Jean XV canonise Ulrich, évêque d’Augsbourg mort quelques années plus tôt : c’est le premier cas attesté d’une canonisation pontificale prononcée hors de Rome, un geste qui affirme l’autorité du siège romain sur un culte jusque-là purement germanique. Le mouvement s’accélère après 1170, lorsqu’une décrétale du pape Alexandre III impose que toute nouvelle vénération publique reçoive l’aval pontifical : les évêques perdent leur monopole ancien, et Rome devient l’instance unique de validation.

La centralisation atteint son apogée avec le pape Urbain VIII, qui décrète entre 1625 et 1634 qu’aucun culte non explicitement approuvé par le Saint-Siège ne pourra plus être toléré, y compris ceux qui s’étaient maintenus par simple tradition. C’est également sous son pontificat que se stabilise la distinction, aujourd’hui familière, entre béatification (reconnaissance d’un culte restreint, souvent local) et canonisation (extension du culte à l’Église universelle). La procédure se judiciarise : enquête diocésaine, examen des écrits et des témoignages, puis instruction romaine devant la Congrégation compétente, avant décision pontificale prise en consistoire.

Le saviez-vous ? Jusqu’à la réforme de 1983, chaque procès de canonisation comportait un rôle bien particulier : celui du promotor fidei, surnommé familièrement l’« avocat du diable ». Sa mission consistait à défendre systématiquement la thèse contraire à la sainteté du candidat, en traquant la moindre faiblesse dans les témoignages ou les miracles invoqués, afin de garantir le sérieux de la procédure. Jean-Paul II a supprimé cette fonction dédiée, jugée trop ralentissante, tout en maintenant une instruction rigoureuse confiée à des théologiens consulteurs.

Pour qui souhaite entrer plus avant dans le détail administratif de cette procédure, l’article La canonisation, mode d’emploi publié sur Art Religieux détaille pas à pas les étapes actuelles, du dossier diocésain à la messe de canonisation place Saint-Pierre.

Jean-Paul II et Benoît XVI : la sainteté à l’ère contemporaine

La chronique d’Odon Vallet s’arrête longuement, on l’a dit, sur les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI, deux figures qui ont profondément renouvelé la pratique de la canonisation. En 1969 déjà, Paul VI avait simplifié la procédure en fusionnant les deux instructions, diocésaine et romaine, en une seule cause. Mais c’est bien Jean-Paul II qui, par la constitution Divinus perfectionis Magister de 1983, imprime le tournant le plus spectaculaire : le nombre de miracles requis est réduit, le délai d’attente après la mort est ramené à cinq années, et l’instruction historique et théologique est confiée à des commissions d’experts plutôt qu’à une procédure exclusivement contradictoire. Le résultat est connu : sur ses vingt-sept années de pontificat, Jean-Paul II a proclamé 482 canonisations et 1 341 béatifications, davantage que l’ensemble de ses prédécesseurs des quatre siècles précédents réunis.

Benoît XVI, qui lui succède en 2005, poursuit cette dynamique sans en accélérer le rythme, insistant au contraire sur l’exigence théologique des causes instruites. C’est sous son pontificat que s’ouvre la cause de Jean-Paul II lui-même, canonisé quelques années plus tard par le pape François : la boucle se referme, le pape réformateur de la sainteté devenant à son tour un saint reconnu par l’institution qu’il avait transformée. Pour prolonger cette réflexion sur les mécanismes de reconnaissance, l’article Qu’est-ce que la canonisation et comment devient-on un saint ? propose un panorama complémentaire, davantage centré sur les critères théologiques que sur la chronologie historique développée ici.

Fresques de la cathédrale d'Orvieto représentant des scènes bibliques
Photo : Paola Tordoni / Pexels

La Légende dorée, matrice de l’iconographie des saints

Si la procédure de canonisation a façonné qui pouvait être saint, un autre texte a façonné la manière dont on représentait les saints : la Legenda aurea, ou Légende dorée, rédigée entre 1261 et 1266 par le dominicain Jacques de Voragine, futur archevêque de Gênes. L’ouvrage rassemble les vies d’environ cent cinquante saints et saintes, organisées selon le calendrier liturgique, ainsi que des épisodes de la vie du Christ et de la Vierge. Son succès fut foudroyant : on recense plus d’un millier de manuscrits latins conservés, et pas moins de sept traductions françaises circulaient déjà au Moyen Âge, la première impression parisienne datant de 1476 à Lyon.

Ce texte est devenu, pour les artistes des XIVe, XVe et XVIe siècles, un véritable répertoire de scènes à peindre. Giotto, Jan van Eyck ou Masaccio y ont puisé les épisodes narratifs qui ornent encore aujourd’hui cathédrales, chapelles et retables : la légende de saint Georges et du dragon, le partage du manteau de saint Martin, la roue brisée de sainte Catherine. Sans la Légende dorée, une bonne partie de la peinture religieuse occidentale resterait proprement illisible, tant les peintres en ont fait la source privilégiée de leurs compositions narratives. Le texte connaîtra un déclin critique à la Renaissance, jugé trop crédule par les humanistes, avant d’être redécouvert et réhabilité comme témoignage de première importance sur la piété médiévale.

Les commanditaires des vitraux et des retables n’échappent pas à cette influence : dans une cathédrale gothique, les baies hautes racontent souvent, sur plusieurs registres superposés, la naissance, les épreuves puis le martyre d’un saint patron local, dans un ordre narratif directement calqué sur la structure de la Légende dorée. Les maîtres verriers disposaient rarement de l’espace nécessaire pour développer un texte explicatif ; ils s’appuyaient donc sur des scènes reconnaissables entre mille pour un public déjà familier du récit, transmis oralement dans les prédications dominicales autant que par la lecture. Cette économie narrative explique la stabilité remarquable de certaines compositions à travers les siècles et les régions, d’une abbaye bourguignonne à une église rurale espagnole.

Décoder une image de saint : nimbe, attributs et symboles

Face à une peinture ou une statue de saint, le visiteur d’église dispose rarement d’une légende explicative. L’iconographie chrétienne a donc développé, dès l’époque paléochrétienne, un vocabulaire visuel codifié que le deuxième concile de Nicée, en 787, a contribué à légitimer en distinguant la vénération mesurée des images de l’idolâtrie qu’on lui reprochait. Ce vocabulaire répond à quatre fonctions que les théologiens de l’image assignaient traditionnellement aux représentations sacrées : instruire les fidèles qui ne savent pas lire, fixer la mémoire des événements fondateurs, raviver la ferveur et susciter une forme salutaire de contrition.

Le nimbe doré, hérité de l’auréole solaire des divinités antiques, signale immédiatement la sainteté du personnage représenté. Viennent ensuite les attributs, ces objets ou animaux qui permettent d’identifier un saint précis sans avoir à lire son nom :

  • la palme, symbole universel de la victoire remportée par le martyre sur la mort ;
  • la roue dentée, instrument du supplice attribué à sainte Catherine d’Alexandrie ;
  • l’agneau, signe d’innocence et de sacrifice associé à plusieurs saintes martyres ;
  • le lion, qui évoque tantôt la force domptée par la foi, tantôt l’érudition savante d’un docteur de l’Église ;
  • le livre ou la plume, attributs des saints reconnus pour leur enseignement ou leurs écrits théologiques ;
  • la colombe, figure discrète de l’inspiration reçue de l’Esprit Saint.
Symboles et attributs iconographiques les plus courants
Attribut Signification Exemples
Nimbe / auréole Marque visuelle de la sainteté et de la lumière divine Tous les saints représentés en majesté
Palme Victoire du martyre sur la mort Martyrs et martyres des premiers siècles
Roue dentée Instrument du supplice Sainte Catherine d’Alexandrie
Agneau Innocence, pureté, sacrifice Saintes martyres consacrées dès l’enfance
Lion Force domptée par la foi, érudition Docteurs de l’Église et anachorètes
Épée ou instrument du martyre Rappel du mode de mise à mort Saints militaires et martyrs
Vitrail coloré représentant des saints dans une cathédrale
Photo : Paolo T / Pexels

Exemples d’iconographie sur Art Religieux

Ce vocabulaire des attributs trouve une illustration concrète dans plusieurs biographies déjà publiées sur ce site. La vie de saint Séraphin de Sarov permet ainsi d’observer les codes propres à l’icône orthodoxe, héritière d’une tradition byzantine distincte de la statuaire occidentale mais tout aussi codifiée, où l’hésychasme, cette prière silencieuse du cœur, se traduit par une gestuelle et une lumière particulières. À l’inverse, le parcours de sainte Julie illustre le traitement pictural classique du martyre féminin, où la palme accompagne presque systématiquement la figure de la jeune martyre pour signifier sa victoire spirituelle sur la violence subie.

Ces deux exemples rappellent que l’iconographie chrétienne n’est jamais monolithique : elle varie selon les régions, les confessions et les siècles, tout en conservant un socle commun de significations que le spectateur d’aujourd’hui peut encore apprendre à déchiffrer. C’est précisément ce travail de déchiffrement, appliqué à l’histoire plutôt qu’à l’image, qu’accomplit Odon Vallet lorsqu’il retrace, chronique après chronique, l’évolution du statut de saint depuis l’Antiquité jusqu’à notre époque.

« Tous les saints et saintes de Dieu, priez pour nous. » — Litanie des saints, tradition liturgique catholique

Foire aux questions sur les saints et leur histoire

Quelle est la différence entre un bienheureux et un saint ?
La béatification reconnaît un culte restreint, généralement limité à un diocèse ou à une congrégation religieuse, tandis que la canonisation étend ce culte à l’Église universelle et rend la fête du saint obligatoire dans le calendrier liturgique général.

Faut-il obligatoirement un miracle pour être canonisé ?
Depuis la réforme de 1983, un seul miracle est en principe requis après la béatification, sauf pour les martyrs, dont le sacrifice de la vie est considéré comme la preuve suprême de la sainteté, sans exigence de miracle supplémentaire.

Pourquoi les saints sont-ils toujours représentés avec un halo ?
Le nimbe doré est un code visuel hérité de l’Antiquité tardive, adopté par l’art chrétien pour signaler immédiatement, même à un public illettré, la sainteté du personnage représenté, sans avoir besoin d’inscription ni de légende.

Combien de saints compte aujourd’hui l’Église catholique ?
Il n’existe pas de chiffre officiel unique, tant les saints reconnus localement avant la centralisation romaine s’ajoutent aux canonisations pontificales ; les estimations sérieuses évoquent plusieurs milliers de figures, sans compter les cultes locaux jamais formellement enregistrés à Rome.

Pourquoi Odon Vallet insiste-t-il sur les papes contemporains dans sa chronique ?
Parce que les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI marquent une rupture de rythme et de méthode par rapport aux siècles précédents : en accélérant les procédures tout en médiatisant largement les cérémonies de canonisation, ils ont rendu la fabrication des saints visible du grand public comme jamais auparavant, ce qui en fait un cas d’étude privilégié pour un historien des religions soucieux de pédagogie.

Conclusion

De la question naïve posée par la chronique d’Odon Vallet — qui est saint ? — se déploie en réalité une histoire institutionnelle complexe, faite de décrets pontificaux, de procès contradictoires et de réformes successives, mais aussi une histoire artistique tout aussi dense, où chaque nimbe, chaque palme et chaque roue dentée raconte, en un raccourci visuel immédiatement lisible pour qui en connaît le code, le destin d’un homme ou d’une femme jugé digne d’imiter le Christ. Comprendre cette double histoire, juridique et iconographique, c’est se donner les moyens de regarder autrement les vitraux, les fresques et les statues qui peuplent encore, aujourd’hui, les églises de tradition chrétienne à travers le monde.

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