Le jeûne de Achoura : quand et pourquoi jeûner (date 2026 et 2027)

Chaque année, au tout début du calendrier hégirien, une date revient dans les mosquées, les familles et les calendriers religieux : le jeûne de Achoura. Ce dixième jour du mois de Mouharram occupe une place singulière dans la tradition musulmane, à la fois par son ancienneté, par les récits qui lui sont attachés et par les formes très diverses qu’il prend selon les régions et les courants de l’islam. Beaucoup se demandent quand jeûner, combien de jours, et surtout pourquoi ce jour précis a traversé quatorze siècles sans perdre son intensité. Cet article vous propose de faire le point sur la date de Achoura en 2026 et 2027, sur l’origine du jeûne, sur ses modalités concrètes, et sur la manière dont cette journée a nourri un patrimoine artistique d’une richesse méconnue.

Achoura : le « dixième jour » du mois de Mouharram

Le mot Achoura (عاشوراء) dérive de la racine arabe ʿashara, qui signifie « dix ». Il désigne littéralement le dixième jour de Mouharram, premier mois du calendrier lunaire musulman. Mouharram fait partie des quatre mois dits sacrés dans la tradition islamique, aux côtés de Rajab, Dhou al-Qiʿda et Dhou al-Hijja : des périodes où, selon cette tradition, le combat était proscrit et où les actes de dévotion revêtent une valeur particulière. Le nom même de Mouharram signifie d’ailleurs « ce qui est interdit », « ce qui est sacré ». Situer Achoura suppose donc de comprendre l’architecture du calendrier hégirien, dont les mois se lisent au rythme de la lune et non du soleil. Si les noms des mois arabes vous sont peu familiers, notre article sur les mois de l’année en arabe en détaille la prononciation et le sens.

Cette inscription dans un mois sacré explique en partie le relief donné à Achoura. La tradition rapporte que le mois de Mouharram est, après le Ramadan, celui où le jeûne surérogatoire est le plus recommandé. Achoura n’est cependant pas une fête au sens où le sont l’Aïd el-Fitr ou l’Aïd al-Adha : il n’y a ni prière collective spécifique, ni sacrifice prescrit, ni caractère obligatoire. C’est un jour de dévotion volontaire, dont la tonalité oscille entre la gratitude et le recueillement selon les sensibilités. Cette ambivalence — jour d’action de grâce pour les uns, jour de deuil pour les autres — constitue précisément la clé de lecture indispensable pour comprendre pourquoi une même date est vécue de façons si différentes d’un pays à l’autre.

Quelle est la date de Achoura ? 2026, 2027 et la question du calcul lunaire

Le calendrier hégirien étant strictement lunaire, il compte environ 354 jours : Achoura recule donc chaque année d’une dizaine de jours par rapport au calendrier grégorien. En 2026, Achoura est déjà passée : le 10 Mouharram 1448 correspondait au jeudi 25 juin 2026 selon les calculs astronomiques les plus répandus, la France et une partie du Maghreb ayant retenu le vendredi 26 juin 2026. Pour celles et ceux qui préparent déjà l’échéance suivante, Achoura 2027 est attendue autour du mardi 15 juin 2027 (10 Mouharram 1449), le mois de Mouharram 1449 devant débuter vers le 6 juin 2027. Ces dates restent des estimations : elles sont confirmées après l’observation du croissant lunaire (hilāl), ce qui autorise une variation d’un jour selon les pays et les méthodes retenues.

Cet écart d’un jour n’est pas un détail technique : il est au cœur de débats récurrents entre partisans du calcul astronomique et partisans de l’observation visuelle. La question se pose pour Achoura comme elle se pose, chaque année et de manière plus médiatisée, pour le début et la fin du Ramadan — un sujet que nous avons traité dans notre analyse consacrée à l’annonce de la fin du Ramadan 2026. En pratique, la plupart des fidèles s’alignent sur l’annonce de leur autorité religieuse locale ou de la mosquée qu’ils fréquentent.

Foule rassemblée au crépuscule à Kerbala, en Irak, lors des commémorations de Achoura
Rassemblement au crépuscule à Kerbala (Irak), haut lieu des commémorations de Achoura. Photo : Muqtada Mohsen / Pexels
Repères chronologiques : Achoura et le mois de Mouharram
Année hégirienne 1er Mouharram (Nouvel An) Tassoua (9 Mouharram) Achoura (10 Mouharram) Statut
1448 H vers le 16 juin 2026 24 juin 2026 25 juin 2026 (26 juin en France) Passée
1449 H vers le 6 juin 2027 14 juin 2027 15 juin 2027 À venir (estimation)
1450 H vers le 27 mai 2028 4 juin 2028 5 juin 2028 À venir (estimation)

Dates indicatives, sous réserve de l’observation du croissant lunaire et des annonces des autorités religieuses locales.

Pourquoi jeûne-t-on le jour de Achoura ? L’origine du récit

L’origine du jeûne de Achoura se rattache, dans la tradition sunnite majoritaire, à un épisode antérieur à l’islam. Selon les récits rapportés, lorsque le Prophète Mohammed arrive à Médine, il constate que les juifs de la ville jeûnent ce jour-là. Interrogés, ils expliquent qu’il s’agit du jour où Dieu aurait sauvé Moïse (Moussa) et les enfants d’Israël de Pharaon, en ouvrant devant eux les eaux de la mer. Le Prophète aurait alors déclaré, selon un hadith rapporté par al-Bukhari et Muslim, être plus en droit de commémorer Moïse, et aurait jeûné ce jour tout en ordonnant qu’on le jeûne. Achoura se présente ainsi, dans cette lecture, comme un point de contact entre les traditions monothéistes, une mémoire partagée de la délivrance.

Les recueils de hadiths précisent que ce jeûne fut d’abord fortement encouragé, avant que la prescription du Ramadan ne vienne, la deuxième année de l’hégire, en modifier le statut. Le jeûne de Achoura devient alors une sunna — une pratique recommandée sur le modèle prophétique — et non une obligation. Ibn ʿAbbas rapporte que « le Messager d’Allah a jeûné le jour de ʿĀshūrāʾ et a ordonné son jeûne ». Un autre hadith, transmis par Muslim, attribue à ce jeûne le mérite d’effacer les péchés de l’année écoulée. Ces textes constituent le socle sur lequel s’appuient les écoles juridiques pour qualifier la pratique de vivement recommandée, tout en rappelant qu’aucune sanction ne s’attache à son omission.

« Le jeûne du jour de ʿĀshūrāʾ, j’espère d’Allah qu’il expie les péchés de l’année qui l’a précédé. »
Hadith rapporté par Muslim, cité par les recueils classiques de la tradition sunnite.

Une nuance mérite d’être signalée, car elle éclaire une pratique très répandue. Le Prophète aurait exprimé, vers la fin de sa vie, le souhait de jeûner également le neuvième jour — Tassoua — afin de se distinguer des usages des gens du Livre. Il serait mort avant d’avoir pu le faire, ce qui explique que la tradition ait retenu le jeûne conjoint des 9 et 10 Mouharram comme la forme la plus conforme à cette intention. Ce détail illustre bien la logique interne du droit musulman : la pratique ne se déduit pas d’un texte isolé mais d’un faisceau de récits que les juristes articulent entre eux.

Manuscrit arabe ancien orné, calligraphie d'un texte religieux
Les hadiths qui fondent le jeûne de Achoura nous sont parvenus par une longue chaîne de manuscrits. Photo : mohamed abdelghaffar / Pexels

Comment jeûner Achoura ? Les trois degrés de la pratique

Le jeûne de Achoura obéit aux mêmes règles matérielles que celui du Ramadan : abstention de nourriture, de boisson et de relations conjugales de l’aube (fajr) au coucher du soleil (maghrib). Sa spécificité tient à son caractère volontaire, ce qui allège certaines contraintes : l’intention peut être formulée dans la journée, et il est permis de l’interrompre sans avoir à le rattraper, même si les juristes recommandent de le mener à terme. L’imam Ibn Qayyim al-Jawziyya, juriste hanbalite du XIVe siècle, a proposé une classification en trois degrés devenue classique, qui permet à chacun de situer sa pratique selon ses capacités et sa dévotion.

Les trois degrés du jeûne de Achoura selon Ibn Qayyim al-Jawziyya
Degré Jours jeûnés Appellation Portée
Le plus complet 9, 10 et 11 Mouharram Tassoua, Achoura et le lendemain Forme la plus aboutie, marge de sécurité si la date est incertaine
Intermédiaire 9 et 10 Mouharram Tassoua et Achoura Forme la plus attestée par les hadiths ; se distingue des usages antérieurs
Minimal 10 Mouharram seul Achoura Valide mais considéré comme légèrement blâmable par certaines écoles

Quelques points pratiques méritent d’être rappelés :

  • Le jeûne reste facultatif : il n’est demandé ni aux malades, ni aux voyageurs, ni aux femmes enceintes ou allaitantes, ni à quiconque en serait empêché.
  • Le rattrapage d’un jour de Ramadan peut, selon plusieurs écoles, être accompli le jour de Achoura, l’intention étant alors portée sur l’obligation.
  • Jeûner le 11 Mouharram permet de couvrir l’incertitude liée à l’observation du croissant, si le début du mois a été contesté.
  • L’expiation évoquée par les hadiths concerne, selon les commentateurs classiques, les péchés dits mineurs, les fautes graves relevant d’un repentir spécifique.
  • Aucune prière surérogatoire particulière n’est prescrite ce jour-là dans la tradition sunnite.

Achoura sunnite, Achoura chiite : deux mémoires d’un même jour

C’est ici que la même date se dédouble. Pour les musulmans chiites, le 10 Mouharram de l’an 61 de l’hégire (680 de notre ère) est la date de la bataille de Kerbala, au cours de laquelle Husayn ibn Ali, petit-fils du Prophète, fut tué avec ses proches et ses compagnons par les troupes du calife omeyyade Yazid. Achoura devient dès lors le sommet d’un cycle de deuil de dix jours, marqué par des assemblées de lamentation (majalis), des récitations élégiaques, des processions et, dans certaines régions, des pratiques d’auto-flagellation dont la licéité est débattue au sein même du chiisme. Le jeûne y occupe une place secondaire : le jour est vécu comme une commémoration du martyre plutôt que comme une action de grâce.

Cette divergence n’est pas seulement rituelle, elle est mémorielle. Là où la tradition sunnite lit dans Achoura le souvenir d’une délivrance — celle de Moïse —, la tradition chiite y lit celui d’une injustice fondatrice. Les deux lectures coexistent, se superposent parfois, et se traduisent dans l’espace public par des paysages très différents : jeûne discret et familial d’un côté, cortèges noirs et théâtre de rue de l’autre. Au Maghreb, la journée a par ailleurs absorbé des usages locaux, comme les feux de joie, les aumônes ou les repas partagés, qui témoignent d’une acclimatation ancienne du calendrier religieux aux cultures régionales.

Fidèles autour du sanctuaire ouvragé de l'imam Husayn à Kerbala, en Irak
Le sanctuaire de l’imam Husayn à Kerbala, épicentre des commémorations chiites de Achoura. Photo : Samer Alhusseini سامر الحسيني / Pexels

Achoura dans l’art sacré : Kerbala, ta’ziyeh et calligraphie

C’est peut-être l’aspect le moins connu de Achoura : cette journée a engendré, sur plusieurs siècles, un corpus artistique considérable. Le plus spectaculaire est le ta’ziyeh, forme théâtrale iranienne qui rejoue les événements de Kerbala et que les orientalistes du XIXe siècle ont surnommée « la passion persane », par analogie avec les mystères médiévaux européens. Née dans les cortèges funèbres, codifiée sous les Safavides puis magnifiée sous les Qadjars, cette dramaturgie mêle chant, récitation versifiée et costumes symboliques — le vert pour le camp de Husayn, le rouge pour celui de Yazid. L’UNESCO l’a inscrite en 2010 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

La peinture n’est pas en reste. L’iconographie chiite a produit des miniatures persanes représentant la bataille, mais surtout de vastes toiles de pardeh, tentures narratives déployées sur les places par des conteurs itinérants qui commentaient les scènes bâton à la main. On y voit fréquemment Abbas, demi-frère de Husayn, figuré à une échelle monumentale au centre de la composition. Cette figuration humaine peut surprendre : elle rappelle que la réticence à représenter le vivant, très forte dans l’art sunnite d’apparat, s’est appliquée avec une souplesse variable selon les époques et les aires culturelles, en particulier dans le monde persan. Le musée du Louvre conserve d’ailleurs des œuvres qadjares consacrées à ce thème.

Ailleurs, l’expression prend le chemin de l’abstraction et du verbe. La calligraphie, art majeur de l’islam, décline les noms de Husayn et les formules de lamentation en compositions ornementales ; l’architecture des sanctuaires de Kerbala — dômes dorés, faïences bleues, miroiteries — constitue un écrin monumental à la mémoire du martyre. En France, ce vocabulaire formel se retrouve dans les édifices que nous évoquons dans notre panorama de l’art et l’architecture islamique en France. Achoura offre ainsi un observatoire précieux : une même date religieuse y produit, selon les traditions, du silence ou du spectacle, de l’épure ou de la profusion.

Coupole de mosquée ornée de calligraphies arabes et de motifs géométriques polychromes
Coupole ornée de calligraphies : l’art islamique privilégie souvent le verbe et la géométrie à la figure. Photo : Muhammed Zahid Bulut / Pexels

Le repère de la rédaction

Le saviez-vous ? Le mot « Achoura » a voyagé bien au-delà du monde musulman. Au Maroc, il désigne une journée où les enfants reçoivent jouets et friandises et où l’on bat le bendir ; en Turquie, il a donné son nom à l’aşure, un dessert composé traditionnellement de douze ingrédients, que la tradition populaire associe aux provisions restantes de l’arche de Noé et que l’on partage avec ses voisins, quelle que soit leur confession. Une même date, un jeûne, un deuil, une fête enfantine et une recette de cuisine : rares sont les jours du calendrier religieux à porter une telle épaisseur de sens.

Questions fréquentes sur le jeûne de Achoura

Le jeûne de Achoura est-il obligatoire ?

Non. Il s’agit d’une sunna, c’est-à-dire d’une pratique recommandée sur le modèle prophétique, et non d’un pilier de l’islam. Sa valeur est réelle dans la tradition, mais son omission n’entraîne aucune sanction religieuse et ne nécessite aucun rattrapage. Seul le jeûne du Ramadan revêt un caractère obligatoire.

Peut-on jeûner uniquement le 10 Mouharram ?

Oui, ce jeûne est valide. Plusieurs juristes le considèrent toutefois comme légèrement blâmable s’il est isolé, en raison du souhait prophétique d’y adjoindre le neuvième jour. La forme la plus recommandée reste donc le jeûne conjoint des 9 et 10 Mouharram.

Quelle est la date exacte de Achoura en 2027 ?

Achoura 2027 devrait tomber le mardi 15 juin 2027, soit le 10 Mouharram 1449. Cette date, issue du calcul astronomique, reste sujette à une variation d’un jour selon l’observation du croissant lunaire et l’autorité religieuse à laquelle on se réfère.

Achoura et Aïd al-Adha, est-ce la même chose ?

Non, ce sont deux moments distincts. L’Aïd al-Adha, ou fête du sacrifice, se tient le 10 Dhou al-Hijja, dernier mois du calendrier hégirien, et constitue une fête majeure avec prière collective et sacrifice ; vous en trouverez le détail dans notre article sur la date et les origines de l’Aïd al-Adha 2026. Achoura se situe deux mois plus tard, au 10 Mouharram, et n’est pas une fête au sens liturgique.

Les femmes peuvent-elles jeûner Achoura ?

Oui, aux mêmes conditions que les hommes. Comme pour tout jeûne, les femmes en période de menstruation ou de suites de couches s’en abstiennent, et celles qui sont enceintes ou allaitantes peuvent y renoncer sans contrepartie, ce jeûne étant surérogatoire.

Pourquoi certains musulmans ne jeûnent-ils pas ce jour-là ?

Parce que la journée ne recouvre pas la même réalité selon les traditions. Dans le chiisme, Achoura commémore le martyre de Husayn à Kerbala et se vit d’abord comme un temps de deuil et de lamentation ; le jeûne n’y est pas la pratique centrale, certains courants le déconseillant même en tant que tel.

Un jour, plusieurs lectures

Le jeûne de Achoura condense, à lui seul, une bonne part de ce qui fait la richesse du fait religieux : un texte fondateur, une pratique souple, des mémoires concurrentes et une postérité artistique inattendue. Que l’on retienne la délivrance de Moïse ou le martyre de Husayn, la date du 10 Mouharram invite au même geste : celui de s’arrêter, au seuil d’une nouvelle année lunaire, pour faire mémoire. Pour 2027, notez le mardi 15 juin, en gardant à l’esprit que seule l’annonce de votre mosquée fera foi. Et si l’occasion se présente d’aller voir un ta’ziyeh ou une tenture de Kerbala dans un musée, saisissez-la : c’est tout un pan de l’art sacré qui s’y donne à lire.

Cet article est proposé à titre informatif et documentaire. Il décrit des croyances et des pratiques telles que les traditions concernées les rapportent, sans prétendre trancher les débats internes à ces traditions. Pour toute question relative à votre pratique personnelle, l’avis d’une autorité religieuse qualifiée demeure la référence.

Retour en haut