La question paraît presque provocante et, pourtant, elle traverse toute l’histoire de l’Église : le pape peut-il démissionner ? La réponse est oui, sans ambiguïté. Le droit canonique le prévoit explicitement, et le geste, s’il demeure rarissime, n’a rien d’une nouveauté. En renonçant à sa charge le 28 février 2013, Benoît XVI a réveillé une mémoire longtemps assoupie, celle de souverains pontifes qui, au fil des siècles, ont déposé la tiare de leur plein gré ou sous la contrainte. Pour un site consacré à l’art sacré, la renonciation pontificale n’est pas seulement une affaire de droit : elle touche à la manière dont l’Occident a représenté le pouvoir spirituel, ses insignes, sa grandeur et sa fragilité. Des fresques médiévales aux portraits de la Renaissance, l’iconographie de la papauté raconte cette tension entre l’homme et la fonction. Nous vous proposons de la parcourir.
Oui, le pape peut démissionner : ce que dit le droit de l’Église
Sur le plan strictement juridique, la renonciation du pape est encadrée par le canon 332, paragraphe 2 du Code de droit canonique de 1983. Le texte est d’une sobriété remarquable et pose une seule exigence de fond. Contrairement à une idée répandue, aucune autorité supérieure n’a à valider la décision : le pape n’a personne au-dessus de lui dans l’ordre hiérarchique de l’Église catholique. La renonciation n’a donc pas à être « acceptée » par les cardinaux, par un concile ou par quiconque. Elle repose entièrement sur la liberté de celui qui l’exprime. Cette solitude de la décision explique en partie pourquoi le geste demeure exceptionnel : rien ne l’impose, rien ne le déclenche mécaniquement, et il engage la conscience d’un seul homme face à une charge présentée par la tradition comme reçue de Dieu.
« S’il arrive que le Pontife Romain renonce à sa charge, il est requis pour la validité que la renonciation soit faite librement et qu’elle soit dûment manifestée, mais non pas qu’elle soit acceptée par qui que ce soit. » (Code de droit canonique, canon 332 §2)
Deux conditions, donc, et deux seulement : la liberté et la manifestation publique. La renonciation doit être un acte volontaire, non arraché par la peur, la fraude ou une pression extérieure ; et elle doit être clairement exprimée, de façon que nul ne puisse en douter. Cette exigence de clarté a un poids concret. En 2013, Benoît XVI a lu sa déclaration en latin devant les cardinaux réunis en consistoire, précisant la date et l’heure exactes à partir desquelles le siège de Rome deviendrait vacant. Cette précision quasi notariale visait à écarter toute contestation ultérieure sur la validité de l’acte, dans une Église où les querelles de légitimité pontificale ont, par le passé, déchiré la chrétienté.
Benoît XVI, 2013 : la renonciation qui a rouvert l’histoire
Le 11 février 2013, au terme d’un consistoire ordinaire, Joseph Ratzinger annonce en quelques phrases qu’il quittera ses fonctions. La renonciation prend effet le 28 février à vingt heures. L’onde de choc est mondiale : depuis près de six siècles, aucun pape n’avait volontairement abandonné la charge de Pierre. Le motif invoqué n’est ni un scandale, ni une maladie précise, mais la conscience lucide d’un affaiblissement des forces. Le pape, alors âgé de 85 ans, estime que le gouvernement de l’Église, dans un monde soumis à de rapides mutations, exige une vigueur physique et mentale qu’il ne se sent plus en mesure d’assurer. Il choisit de le dire publiquement, avec une franchise qui tranche avec des siècles d’usage voulant qu’un pape meure en fonction.
De cette décision naît une figure inédite dans l’histoire récente : le pape émérite. Benoît XVI conserve le nom, le blanc de la soutane et le titre honorifique, mais renonce aux insignes du gouvernement. Il se retire au monastère Mater Ecclesiae, dans les jardins du Vatican, où il vivra retiré, consacré à la prière et à l’étude, jusqu’à sa mort le 31 décembre 2022. Ce statut a nourri d’intenses débats théologiques et canoniques : peut-il exister deux hommes en blanc, l’un régnant, l’autre priant ? La réponse de l’Église a été de bien distinguer les rôles. Il n’y a qu’un seul pape en exercice ; l’émérite n’exerce plus aucune autorité de juridiction. Cette clarification aura des conséquences visuelles autant que doctrinales, car elle a créé, de fait, une nouvelle catégorie de représentation.

Une longue histoire de renoncements pontificaux
On imagine volontiers Benoît XVI en pionnier absolu. C’est inexact. La renonciation d’un pape appartient à une histoire ancienne, faite de cas très divers : retraits spirituels, gestes d’humilité, abdications forcées, marchandages scandaleux et sacrifices politiques destinés à sauver l’unité de la chrétienté. Les historiens en dénombrent une poignée de bien attestés, auxquels s’ajoutent des cas plus incertains, noyés dans les brumes de l’Antiquité tardive. Chaque renoncement raconte un rapport singulier au pouvoir, et beaucoup ont laissé une trace dans la mémoire artistique, littéraire ou dévotionnelle. Le tableau ci-dessous rassemble les principaux jalons, du IIIe siècle à l’époque contemporaine, pour donner la mesure de cette continuité discrète.
| Pape | Date de la renonciation | Contexte |
|---|---|---|
| Pontien | 235 | Déporté en Sardaigne pendant la persécution, il renonce pour permettre l’élection d’un successeur et préserver l’Église. |
| Silvère | 537 | Déposé et contraint à l’abdication dans le contexte des rivalités entre Rome et Constantinople. |
| Benoît IX | 1045 | Cas unique de trois pontificats interrompus ; il aurait vendu la charge pontificale, épisode emblématique de la crise de l’Église du XIe siècle. |
| Grégoire VI | 1046 | Renonce au synode de Sutri, dans le vaste effort de réforme visant à mettre fin à la simonie. |
| Célestin V | 13 décembre 1294 | Ermite élu à plus de quatre-vingts ans, il abdique après cinq mois, se jugeant indigne et incapable de gouverner. |
| Grégoire XII | 1415 | Se retire lors du concile de Constance pour mettre fin au Grand Schisme d’Occident et rétablir l’unité. |
| Benoît XVI | 28 février 2013 | Renonce librement en raison de l’affaiblissement de ses forces ; devient le premier « pape émérite » de l’ère contemporaine. |
Ce panorama révèle une constante : la renonciation surgit presque toujours dans des moments de crise, qu’elle soit personnelle, institutionnelle ou politique. Le cas de Grégoire XII est à cet égard exemplaire. Alors que la chrétienté est déchirée entre plusieurs prétendants au trône de Pierre, son retrait volontaire au concile de Constance permet de refermer la plaie du Grand Schisme. Le sacrifice d’un homme rend possible le retour à l’unité. Ce type de geste, où l’abandon du pouvoir devient service, offre une clef de lecture précieuse pour comprendre l’admiration que suscitent, dans l’art et la spiritualité, certaines figures de renonçants. Loin d’être perçu comme une faiblesse, le renoncement peut alors être exalté comme une forme héroïque d’obéissance.
Célestin V et le « grand refus » : la renonciation comme thème artistique et littéraire
Aucune renonciation n’a marqué l’imaginaire occidental comme celle de Célestin V. Pietro da Morrone, ermite réputé pour sa sainteté, est tiré de sa solitude et élu pape en juillet 1294 alors qu’il a dépassé les quatre-vingts ans. Cinq mois plus tard, accablé par une charge à laquelle il se sent étranger et manipulé par une curie dont il ne maîtrise pas les codes, il renonce solennellement, le 13 décembre 1294, pour retrouver la prière et le silence. Son successeur, Boniface VIII, fera enfermer le vieil homme, qui mourra reclus. L’Église, pourtant, reconnaîtra sa sainteté : il est canonisé en 1313 par le pape Clément V. Sa dépouille repose dans la basilique Santa Maria di Collemaggio, à L’Aquila, édifice majeur de l’art des Abruzzes qu’il avait lui-même contribué à faire élever.
La postérité artistique de Célestin V tient largement à un vers célèbre. Au chant III de l’Enfer de la Divine Comédie, Dante place, parmi les âmes qui n’ont mérité ni le Ciel ni l’Enfer, « l’ombre de celui qui, par lâcheté, fit le grand refus ». La tradition a très majoritairement identifié ce lâche renonçant à Célestin V, transformant son abdication en cas de conscience débattu pendant des siècles. Pétrarque prendra sa défense : dans son traité sur la vie solitaire, il fait au contraire du geste de Célestin un modèle de courage et d’humilité. Cette querelle d’interprétation a nourri une riche postérité visuelle et littéraire, du Moyen Âge jusqu’au cinéma contemporain, où la figure du pape qui renonce revient périodiquement interroger le rapport entre pouvoir et sainteté.

L’iconographie du pouvoir pontifical et de ses insignes
Comprendre la portée d’une renonciation suppose de saisir ce à quoi le pape renonce, non seulement une autorité, mais tout un système de signes visibles. L’art occidental a codifié avec minutie l’iconographie de la papauté, au point que chaque objet représenté possède une signification précise. Le peintre qui figure un pape ne se contente pas de portraiturer un homme : il déploie une grammaire symbolique héritée du Moyen Âge. Les grands maîtres de la Renaissance ont donné à cette imagerie ses réalisations les plus célèbres, du portrait de Jules II par Raphaël au saisissant Innocent X de Velázquez, où la fermeté du regard dit à elle seule la puissance du personnage. Le tableau suivant recense les principaux insignes et leur sens.
| Insigne ou symbole | Signification dans l’art sacré |
|---|---|
| La tiare (triregnum) | Coiffe à trois couronnes, symbole du triple pouvoir traditionnellement attribué au pape ; abandonnée dans l’usage depuis Paul VI, elle reste un attribut iconographique majeur. |
| Les clés croisées | Clés d’or et d’argent renvoyant à la promesse faite à saint Pierre ; elles figurent au cœur des armoiries pontificales. |
| L’anneau du pêcheur | Sceau personnel du pape évoquant Pierre, le pêcheur d’hommes ; il est rituellement détruit à la fin de chaque pontificat. |
| Le pallium | Bande de laine blanche marquée de croix, portée sur les épaules, signe de la charge pastorale. |
| La soutane blanche | Couleur devenue emblème du souverain pontife, associée à la pureté et à la fonction ; elle distingue le pape dans toute représentation. |
Ces insignes ne sont pas de simples ornements. Ils structurent la lecture des œuvres et permettent d’identifier immédiatement un pape au milieu d’une foule de personnages sacrés. Dans les cycles de fresques, les mosaïques byzantines ou les enluminures médiévales, la tiare et les clés fonctionnent comme une signature. C’est précisément pourquoi une renonciation possède une dimension visuelle si forte : elle implique de déposer ces signes. L’imagerie du pape qui abandonne la tiare, que l’on rencontre dans certaines représentations de Célestin V, condense en une seule scène tout le paradoxe du renoncement au pouvoir suprême. L’objet le plus chargé de gloire devient alors le symbole d’un dépouillement volontaire, ce qui explique la fascination durable des artistes pour ce motif.
Le saviez-vous ? À la mort ou à la renonciation d’un pape, l’anneau du pêcheur, qui servait autrefois à sceller les documents officiels, est cérémonieusement défiguré ou détruit. Ce geste, longtemps accompli en brisant l’anneau, marque de façon spectaculaire la fin d’un pontificat et l’ouverture de la période de sede vacante, le « siège vacant ». Il rappelle que l’autorité n’appartient pas à l’homme mais à la fonction, et que celle-ci s’éteint avec le règne pour renaître avec le suivant.
Le « pape émérite » : une figure nouvelle dans la représentation
La renonciation de 2013 a fait surgir une question inédite pour les artistes, les photographes et les médias : comment représenter un homme qui a été pape et ne l’est plus, mais qui en conserve certains attributs ? Benoît XVI a continué de porter le blanc, tout en renonçant à la mozette rouge et aux ornements du gouvernement. Cette sobriété visuelle traduisait une réalité canonique : il n’exerçait plus aucune juridiction. Pour la première fois depuis des siècles, l’imaginaire catholique devait composer avec la coexistence de deux figures en blanc, l’une active, l’autre effacée. Les photographies des rares apparitions communes de François et de Benoît XVI ont ainsi acquis une valeur presque iconographique, illustrant une situation sans véritable précédent visuel dans l’histoire moderne de l’Église.
Cette nouveauté s’inscrit néanmoins dans une longue réflexion de l’Église sur le rapport entre l’art et la fonction pontificale. Le pontificat de Paul VI, par exemple, avait déjà bouleversé les usages en renonçant à la tiare et en cherchant à réconcilier l’Église avec la création moderne. Vous pouvez approfondir cet aspect dans notre article consacré à Paul VI, le pape qui a réconcilié l’Église et l’art moderne. La question du renoncement rejoint ainsi celle, plus vaste, de la représentation du sacré à l’époque contemporaine, où les symboles traditionnels sont réinterprétés sans être abolis. L’art religieux, loin d’être figé, accompagne ces mutations et les met en images.

2025 : la mort de François et l’élection de Léon XIV rappellent que la renonciation reste l’exception
L’actualité récente a montré, à l’inverse, la permanence de la règle traditionnelle. Le pape François s’est éteint le 21 avril 2025, à l’âge de 88 ans, après un pontificat de douze années. Il n’a pas renoncé : il est mort en fonction, comme la quasi-totalité de ses prédécesseurs. On sait pourtant qu’il avait envisagé l’hypothèse d’un retrait ; il avait même évoqué, à plusieurs reprises, avoir rédigé par précaution une lettre de renonciation destinée à prendre effet en cas d’empêchement médical durable et irréversible. Cette confidence, largement rapportée, montre que la renonciation est désormais entrée dans l’horizon mental de la papauté, sans pour autant devenir la norme. Elle demeure une possibilité de conscience, mobilisable dans des circonstances graves, plutôt qu’une procédure ordinaire de fin de règne.
La mort de François a ouvert la période de sede vacante, puis le conclave qui a conduit, le 8 mai 2025, à l’élection de Robert Francis Prevost, religieux augustin né à Chicago en 1955, devenu Léon XIV, premier pape originaire des États-Unis. Un peu plus d’un an après son élection, son pontificat s’inscrit dans la continuité institutionnelle que l’annonce du « Habemus papam » proclame depuis des siècles depuis la loggia de la basilique Saint-Pierre. Pour saisir les mécanismes de cette succession, du décès ou de la renonciation jusqu’à l’apparition du nouvel élu, nous vous renvoyons à notre dossier Le conclave en 5 questions. La séquence de 2025 rappelle que, si le droit autorise la renonciation, l’histoire, elle, continue de privilégier la fidélité jusqu’au dernier souffle.
Ce qu’il faut retenir sur la renonciation pontificale
La possibilité pour un pape de démissionner n’est ni une invention moderne ni une anomalie : elle est inscrite dans le droit de l’Église et attestée par plusieurs précédents historiques marquants. Pour synthétiser les points essentiels, voici les repères à garder en mémoire :
- Un droit reconnu : le canon 332 §2 autorise expressément la renonciation, à condition qu’elle soit libre et publiquement manifestée.
- Aucune validation requise : personne n’a à accepter la décision, le pape n’ayant pas de supérieur hiérarchique.
- Des précédents anciens : de Pontien à Grégoire XII, plusieurs papes ont renoncé, souvent dans des contextes de crise ou de réforme.
- Un cas emblématique : Célestin V, en 1294, a fait de la renonciation un thème artistique et littéraire durable.
- Une figure contemporaine : Benoît XVI, en 2013, a inauguré le statut de « pape émérite ».
- Une exception, non une règle : la mort de François en 2025 rappelle que la plupart des papes achèvent leur charge par le décès.
Questions fréquentes
Un pape peut-il être forcé de démissionner ?
Non. Pour être valide, la renonciation doit être libre, selon les termes mêmes du canon 332 §2. Une démission arrachée par la contrainte, la menace ou la tromperie serait canoniquement nulle. Certains cas anciens, comme celui de Silvère au VIe siècle, se sont pourtant déroulés sous forte pression politique, ce qui montre l’écart, au fil de l’histoire, entre le principe et les réalités du pouvoir.
Que devient un pape après sa renonciation ?
Il n’exerce plus aucune autorité de gouvernement. Benoît XVI a adopté le titre de pape émérite, conservant le nom et la soutane blanche, mais se retirant dans la prière au sein du Vatican. Les précédents historiques sont variés : Célestin V souhaitait redevenir ermite, tandis que Grégoire XII acheva sa vie comme cardinal-évêque.
Combien de papes ont renoncé dans l’histoire ?
Les historiens en recensent une poignée de cas bien établis, auxquels s’ajoutent quelques situations plus incertaines de l’Antiquité tardive. Les plus documentés sont Pontien, Silvère, Benoît IX, Grégoire VI, Célestin V, Grégoire XII et Benoît XVI. Le nombre exact varie selon les critères retenus par les spécialistes.
Pourquoi la renonciation de Benoît XVI a-t-elle tant frappé ?
Parce qu’aucun pape n’avait volontairement renoncé depuis Grégoire XII, près de six siècles plus tôt. Le geste rompait avec un usage profondément ancré et créait une situation inédite, celle d’un ancien pape vivant au côté de son successeur. Il a rouvert un débat théologique, canonique et artistique sur la nature même de la charge pontificale.
Cet article a une vocation informative et historique. Il présente les faits et l’iconographie liés à la renonciation pontificale sans se substituer à l’enseignement officiel de l’Église ni à l’expertise d’un historien, d’un canoniste ou d’un conservateur du patrimoine religieux.

Sasha est rédactrice pour Art Religieux. Passionnée par l’histoire des religions et le patrimoine culturel, elle analyse les textes fondateurs, les symboles et les traditions avec une approche rigoureuse et accessible. À travers des contenus documentés et neutres, elle contribue à éclairer les lecteurs sur les grandes croyances et leur influence sur les civilisations.

