Les dix commandements de Dieu comptent parmi les textes les plus copiés, sculptés et enluminés de toute l’histoire de l’art sacré. Reçus par Moïse sur le mont Sinaï selon le récit biblique, gravés sur deux tables de pierre, ils ont nourri près de deux millénaires de création : peintures des catacombes, portails romans, vitraux gothiques, retables flamands, statues monumentales et manuscrits précieux. Dans cet article, nous vous proposons de découvrir à la fois le texte des dix commandements tel qu’il figure dans la Bible, son sens et son contexte historique, mais surtout la manière dont les artistes ont représenté le Décalogue et les Tables de la Loi au fil des siècles. Car derrière un ensemble de prescriptions morales se cache l’un des thèmes iconographiques les plus féconds de l’Occident chrétien, et un motif partagé, à des titres divers, par le judaïsme et le christianisme.
Le Décalogue dans la Bible : le don de la Loi au Sinaï
Le mot Décalogue vient du grec deka logoi, « dix paroles ». C’est d’ailleurs ainsi que la tradition juive désigne ce texte : les Dix Paroles, plutôt que les Dix Commandements. Selon les récits bibliques, ces instructions morales et religieuses furent transmises par Dieu à Moïse au sommet du mont Sinaï, dans un décor de nuée, de tonnerre et de feu qui a durablement marqué l’imaginaire des artistes. Le texte apparaît deux fois dans le Pentateuque : une première dans le Livre de l’Exode (chapitre 20, versets 2 à 17), une seconde dans le Deutéronome (chapitre 5, versets 6 à 21), avec de légères variantes de formulation. Cette double occurrence rappelle l’importance accordée à ce moment fondateur, où un peuple reçoit à la fois une identité et une règle de vie commune.
La Bible précise que les commandements furent gravés sur deux tables de pierre « écrites du doigt de Dieu » (Exode 31, 18). Cette formule saisissante a offert aux peintres et aux sculpteurs un défi permanent : comment figurer l’intervention divine sans la représenter directement ? Beaucoup ont choisi de montrer Moïse recevant les tables au milieu des nuées, ou redescendant de la montagne, le visage rayonnant. Le récit ajoute un épisode dramatique : découvrant les Hébreux en train d’adorer le Veau d’or, Moïse brise les premières tables de colère, avant que Dieu ne lui en donne de nouvelles. Ce geste de rupture est devenu l’un des sujets les plus intenses de la peinture occidentale. Pour mieux comprendre la figure centrale de ce récit, vous pouvez lire notre portrait de Moïse dans la Bible.
Le texte des dix commandements
Dans la formulation la plus répandue en contexte chrétien, les dix commandements se présentent comme une série d’impératifs qui règlent d’abord le rapport à Dieu, puis les relations entre les hommes. Voici leur énoncé traditionnel, tel qu’il est le plus souvent transmis dans la catéchèse :
- Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face.
- Tu ne te feras pas d’idole ni d’image taillée pour l’adorer.
- Tu ne prononceras pas le nom du Seigneur ton Dieu en vain.
- Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier.
- Honore ton père et ta mère.
- Tu ne commettras pas de meurtre.
- Tu ne commettras pas d’adultère.
- Tu ne voleras pas.
- Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.
- Tu ne convoiteras pas ce qui appartient à ton prochain.
On distingue traditionnellement deux ensembles, souvent associés aux deux tables de pierre : les premiers commandements concernent le lien à Dieu, les suivants organisent la vie sociale et familiale. Cette bipartition explique pourquoi, dans l’art, les Tables de la Loi sont presque toujours représentées par paire, l’une portant les devoirs envers Dieu, l’autre les devoirs envers le prochain. Il faut toutefois souligner un point que les visiteurs de musées remarquent rarement : selon les traditions religieuses, le découpage du texte en dix unités varie sensiblement.
Une même Loi, plusieurs numérotations
Le contenu du Décalogue est identique d’une tradition à l’autre ; seule la façon de le diviser en dix change. L’Ancien Testament ne précise en effet nulle part comment répartir le texte pour obtenir exactement dix commandements. Cette liberté a donné naissance à plusieurs numérotations, qui coexistent encore aujourd’hui et se reflètent parfois dans l’iconographie, notamment dans la manière de répartir les chiffres romains sur les deux tables sculptées.
| Tradition | Particularité de la numérotation |
|---|---|
| Judaïsme | « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir d’Égypte » constitue la première Parole : une déclaration d’identité, et non un impératif. |
| Catholiques et luthériens | Fusionnent l’interdiction des autres dieux et celle des idoles en un seul commandement, et dédoublent l’interdit de convoiter (division héritée de saint Augustin). |
| Réformés et orthodoxes | Font de l’interdiction des images un commandement distinct, selon une répartition établie par les Pères grecs. |
Cette diversité n’est pas anecdotique pour l’histoire de l’art. L’interdiction de se faire « une image taillée » a nourri, dans certaines traditions, une réserve profonde à l’égard des représentations figurées, tandis que d’autres ont développé une iconographie foisonnante. Comprendre ces sensibilités permet de mieux saisir pourquoi l’art des synagogues, des églises catholiques et des temples réformés n’accorde pas la même place à l’image. Pour approfondir la figure au cœur de ce texte, notre article « Qui est Dieu dans la Bible ? » éclaire la manière dont la tradition biblique conçoit la transcendance divine.

Les Tables de la Loi : naissance d’un symbole
Au fil des siècles, les Tables de la Loi sont devenues bien plus qu’un support d’écriture : un véritable emblème. Dans la tradition juive, elles figurent parmi les symboles majeurs et ornent fréquemment le fronton des synagogues, souvent surmontées d’une couronne ou encadrées de lions. Leur forme même a évolué : d’abord imaginées comme des dalles rectangulaires, elles ont peu à peu adopté la silhouette caractéristique à sommet arrondi que l’on connaît aujourd’hui, probablement influencée par les diptyques et les niches architecturales médiévales. Sur ces représentations, on lit généralement les dix premiers mots de chaque commandement, ou de simples chiffres romains alignés en deux colonnes.
« Les Tables de la Loi ne montrent pas un visage, mais une écriture : c’est l’un des rares cas où l’art sacré fait de la lettre elle-même une icône. »
Dans l’art chrétien, les Tables apparaissent d’abord aux mains de Moïse, puis comme attribut autonome. On les retrouve dans les cycles de vitraux consacrés à l’Ancien Testament, dans la statuaire des portails, ou encore en dialogue avec les figures du Nouveau Testament, selon une lecture typologique chère au Moyen Âge : l’ancienne Loi de Moïse annonçant, pour les théologiens médiévaux, la nouvelle Alliance. Cette mise en regard structure de nombreux programmes iconographiques, des cathédrales gothiques aux enluminures des bibles moralisées, où chaque scène de l’Ancien Testament trouve son écho dans une scène évangélique.
Moïse et les Tables dans l’histoire de l’art
Aucune figure ne concentre autant l’iconographie du Décalogue que Moïse lui-même. La sculpture la plus célèbre demeure le Moïse de Michel-Ange, taillé dans le marbre entre 1513 et 1515 pour le tombeau du pape Jules II, aujourd’hui visible en l’église Saint-Pierre-aux-Liens à Rome. Le patriarche y est représenté assis, une main plongée dans sa longue barbe, l’autre retenant les Tables serrées contre son flanc, dans une tension prête à se déchaîner. On y remarque deux petites cornes sur son front : elles proviennent d’une traduction latine ancienne du texte hébreu, où le mot désignant le rayonnement du visage de Moïse fut rendu par « cornu », c’est-à-dire cornu, au lieu de « rayonnant ». Cette tradition iconographique, longtemps répandue dans l’art occidental, illustre à merveille l’influence des choix de traduction sur la création artistique.
En peinture, le sujet culmine avec Rembrandt et son Moïse brisant les Tables de la Loi, huile réalisée en 1659 et conservée à la Gemäldegalerie de Berlin. L’artiste hollandais saisit l’instant où le prophète, découvrant l’idolâtrie de son peuple, lève les Tables au-dessus de sa tête. La lumière dramatique, les traits creusés du vieil homme, l’hésitation contenue dans le geste : tout concourt à faire de cette scène un sommet d’expressivité. Bien avant lui, le maître flamand Maarten de Vos avait peint un Moïse montrant les Tables de la Loi aux Israélites (1574-1575), huile sur panneau conservée aux Pays-Bas, où l’accent est mis non sur la colère mais sur la transmission solennelle. Au XXe siècle enfin, Marc Chagall a renouvelé le thème dans ses vitraux et ses grandes toiles bibliques, mêlant mémoire juive et vocabulaire moderne.
| Œuvre | Artiste | Datation | Lieu / support |
|---|---|---|---|
| Moïse (statue du tombeau de Jules II) | Michel-Ange | 1513-1515 | Saint-Pierre-aux-Liens, Rome — marbre |
| Moïse montrant les Tables de la Loi | Maarten de Vos | 1574-1575 | Huile sur panneau, Pays-Bas |
| Moïse brisant les Tables de la Loi | Rembrandt | 1659 | Gemäldegalerie, Berlin — huile |
| Moïse et l’Ancien Testament (vitraux, portails) | Ateliers anonymes | XIIe-XIIIe siècle | Cathédrales gothiques — verre et pierre |

L’iconographie des Tables de la Loi selon les supports
Le Décalogue et ses Tables se prêtent à tous les arts, et chaque technique en propose une lecture différente. Dans le vitrail gothique, les cycles de l’Ancien Testament déroulent la geste de Moïse en médaillons colorés, la lumière traversant le verre devenant elle-même métaphore de la parole divine. Dans la sculpture monumentale, Moïse figure souvent parmi les grands prophètes qui encadrent les portails, tenant les Tables comme un attribut identifiant. L’enluminure, quant à elle, offre un terrain privilégié : bibles moralisées, psautiers et livres d’heures multiplient les scènes du Sinaï, avec un soin extrême porté aux détails de la montagne, des nuées et des lettres gravées.
L’orfèvrerie et le mobilier liturgique n’échappent pas à ce répertoire. On retrouve la silhouette des deux Tables sur certains objets de culte, sur des reliures précieuses ou sur des éléments d’architecture intérieure. Cette omniprésence tient à la force du motif : deux formes jumelles, une écriture, une symétrie parfaite. Rien d’étonnant à ce que le symbole ait franchi les frontières confessionnelles et se soit maintenu jusque dans l’art contemporain, des mémoriaux aux créations d’artistes juifs et chrétiens du XXe siècle. Les listes de commandements ont même inspiré, par analogie, la structure de nombreuses œuvres morales ; on songe par exemple aux représentations des vices, un thème que nous explorons dans notre article sur les sept péchés capitaux.

Le saviez-vous ?
Les cornes de Moïse, un contresens devenu chef-d’œuvre. Lorsque saint Jérôme traduisit la Bible en latin (la Vulgate, à la fin du IVe siècle), il rendit le verbe hébreu décrivant le visage de Moïse redescendant du Sinaï par une forme évoquant les cornes, là où le sens premier renvoie au rayonnement lumineux. Pendant des siècles, l’art occidental a donc doté Moïse de deux cornes, comme le fit Michel-Ange. Loin d’être une simple erreur, ce détail est devenu un signe de reconnaissance immédiat : voir des cornes discrètes sur un front barbu, dans une église, suffit encore aujourd’hui à identifier le législateur du Sinaï. Pour situer ce texte fondateur au sein du grand récit biblique, notre portrait d’Abraham dans la Bible retrace les origines de l’Alliance dont le Décalogue est l’un des sommets.
Patrimoine et conservation des œuvres du Décalogue
De nombreuses représentations des dix commandements se trouvent dans des édifices protégés au titre des Monuments historiques : vitraux, portails sculptés, retables et fresques exigent une vigilance particulière. Lorsqu’une restauration concerne une église classée ou inscrite, elle relève d’un cadre réglementaire précis : l’avis de l’Architecte des Bâtiments de France (ABF) est requis, les travaux sont suivis par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), et des dispositifs comme la Fondation du patrimoine peuvent soutenir financièrement les chantiers. Ces réflexes protègent des œuvres fragiles, souvent exposées à l’humidité, à la lumière et au temps.
Face à un vitrail encrassé, une sculpture érodée ou une peinture qui s’écaille, la tentation d’intervenir soi-même doit céder la place à l’expertise. Un conservateur, un restaurateur d’art ou un architecte du patrimoine sauront évaluer l’état réel de l’œuvre et proposer un traitement adapté. Le présent article a une vocation informative et culturelle : il ne remplace en aucun cas l’avis d’un professionnel qualifié, seul habilité à intervenir sur un bien patrimonial. C’est à ce prix que les Tables de la Loi, gravées dans la pierre ou peintes sur le verre, continueront de transmettre leur message aux générations futures.
Le Sinaï dans l’imaginaire des artistes français
Le patrimoine français offre de nombreux témoignages de la fascination pour Moïse et les Tables de la Loi. Dans les grandes cathédrales gothiques, le législateur du Sinaï figure régulièrement parmi les prophètes et les patriarches sculptés aux portails ou disposés dans les verrières hautes. À Chartres, à Amiens ou à Reims, il tient les Tables comme un attribut qui le désigne immédiatement au fidèle, même illettré : l’image faisait alors office de catéchisme visuel. Cette pensée typologique, si caractéristique du Moyen Âge, met en regard l’ancienne Loi gravée dans la pierre et le message évangélique, dans un dialogue que les théologiens développaient longuement. Le fidèle qui levait les yeux vers ces figures monumentales lisait, sans le savoir toujours, toute une architecture de sens.
La période moderne prolonge cet héritage. Les peintres de l’âge classique, puis les artistes du XIXe siècle attachés aux grands sujets bibliques, ont multiplié les scènes du Sinaï, du buisson ardent à la remise des Tables. Le thème du second don de la Loi, après l’épisode du Veau d’or, permettait d’exprimer à la fois la miséricorde et la gravité de l’Alliance renouée. Les musées français, du Louvre aux collections régionales, conservent quantité de ces œuvres, souvent redonnées à voir lors d’expositions consacrées à la peinture d’histoire ou à l’art sacré. Elles rappellent que le Décalogue n’a jamais cessé d’inspirer, bien au-delà du strict cadre liturgique, une réflexion sur la loi, la faute et le pardon.
Enfin, il faut souligner la dimension proprement graphique de ce motif. Réduites à leur silhouette à double arc, les Tables de la Loi sont devenues un idéogramme reconnaissable entre tous, employé aussi bien dans l’ornementation que dans l’emblématique. Cette économie de moyens — deux formes, quelques chiffres — explique la longue survie du symbole à travers les siècles et les sensibilités religieuses. De la pierre des cathédrales au verre des synagogues, des enluminures médiévales aux vitraux contemporains, les dix commandements demeurent l’un des thèmes où l’art sacré rencontre le plus directement la parole écrite.
Questions fréquentes sur les dix commandements
Où trouve-t-on les dix commandements dans la Bible ?
Le texte figure deux fois : dans le Livre de l’Exode (chapitre 20) et dans le Deutéronome (chapitre 5). Les deux versions présentent de légères différences de formulation, notamment dans la motivation du repos du sabbat, mais l’esprit du Décalogue reste identique.
Pourquoi les Tables de la Loi sont-elles au nombre de deux ?
La tradition associe chaque table à un ensemble de devoirs : la première rassemble les commandements relatifs à Dieu, la seconde ceux qui concernent le prochain. Cette bipartition explique la représentation constante de deux tables jumelles dans l’art sacré, qu’il soit juif ou chrétien.
Pourquoi Moïse est-il parfois représenté avec des cornes ?
Il s’agit d’un héritage de la traduction latine de la Bible par saint Jérôme, qui rendit le rayonnement du visage de Moïse par une image évoquant les cornes. Michel-Ange et de nombreux artistes ont suivi cette convention, devenue un attribut d’identification du prophète.
Toutes les religions comptent-elles les commandements de la même façon ?
Non. Le contenu est commun, mais le judaïsme, les catholiques, les luthériens, les réformés et les orthodoxes découpent le texte différemment pour parvenir au nombre de dix. Ces variations reflètent des choix théologiques anciens et se lisent parfois jusque dans l’iconographie des Tables.

Sasha est rédactrice pour Art Religieux. Passionnée par l’histoire des religions et le patrimoine culturel, elle analyse les textes fondateurs, les symboles et les traditions avec une approche rigoureuse et accessible. À travers des contenus documentés et neutres, elle contribue à éclairer les lecteurs sur les grandes croyances et leur influence sur les civilisations.

