Sainte Audrey — connue aussi sous les noms d’Etheldrède, d’Æthelthryth ou d’Edeltrude — compte parmi les figures les plus vénérées de l’Angleterre médiévale. Reine devenue moniale, fondatrice de la célèbre abbaye d’Ely au VIIe siècle, elle a suscité durant près de neuf siècles une intense dévotion populaire et une riche production artistique. De la majestueuse cathédrale qui garde encore la mémoire de son sanctuaire aux vitraux, sculptures et manuscrits enluminés qui fixèrent son image, sainte Audrey illustre à merveille la manière dont l’art sacré transforme une vie en mémoire visuelle. Cet article, à visée informative, retrace son histoire, son culte et son iconographie, sans prétendre remplacer les travaux des historiens et des conservateurs spécialisés du patrimoine religieux.
Qui était sainte Audrey, princesse d’Est-Anglie ?
Celle que la tradition anglaise appelle sainte Audrey naît vers 636, probablement à Exning, dans l’actuel Suffolk. Elle est l’une des filles d’Anna, roi chrétien des Angles de l’Est, dont la maison passe pour l’une des plus saintes dynasties de l’Angleterre anglo-saxonne. Notre connaissance de sa vie repose avant tout sur le Bède le Vénérable, moine et savant de Northumbrie, qui lui consacre plusieurs chapitres de son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, achevée vers 731. C’est ce récit, rédigé moins d’un demi-siècle après la mort de la sainte, qui fonde la mémoire d’Etheldrède et nourrira plus tard les images, les légendes et les dévotions du Moyen Âge européen.
La famille d’Etheldrède forme un véritable arbre de sainteté, phénomène caractéristique des royaumes anglo-saxons récemment convertis, où la sainte se conjugue volontiers au féminin. Ses sœurs Seaxburh, Æthelburh et Wihtburh, ainsi que sa demi-sœur Sæthryth, furent également honorées comme saintes et abbesses. Cette parenté spirituelle explique en partie la continuité du culte : à la mort d’Etheldrède, c’est sa propre sœur Seaxburh qui lui succédera à la tête d’Ely et organisera la translation de ses reliques. L’art médiéval se plaira d’ailleurs à représenter ces saintes reines ensemble, couronnées et voilées, illustrant l’idéal d’une royauté tout entière tournée vers Dieu.

Deux mariages et une virginité gardée
Le trait le plus célèbre de la vie d’Etheldrède tient à son double mariage. Mariée une première fois à Tondberht, prince des Gyrwas du Sud, elle reçut en douaire l’île d’Ely, au cœur des marais des Fens. Devenue veuve, elle fut donnée en épouse à Ecgfrith, jeune roi de Northumbrie. Selon Bède, elle demeura vierge durant ces deux unions, ayant fait vœu de consacrer sa vie à Dieu. Le roi, d’abord respectueux de ce choix, finit par réclamer une vie conjugale pleine et entère ; devant le refus de la reine, il tenta même de corrompre l’évêque Wilfrid pour la délier de son vœu. Ce conflit entre l’autorité royale et la vocation religieuse deviendra l’un des ressorts dramatiques de sa légende.
La fondation de l’abbaye d’Ely (673)
Autorisée à se retirer, Etheldrède prit le voile des mains de l’évêque Wilfrid, puis gagna l’île d’Ely, son domaine de douaire. Elle y fonda vers 673 un monastère double — abritant moines et moniales sous une même autorité — dont elle devint la première abbesse. Ce modèle, répandu dans l’Angleterre du VIIe siècle, plaçait souvent une femme de haute naissance à la tête de communautés mixtes. Bède décrit une abbesse au mode de vie austère : vêtements de laine grossière, repas unique, longues heures de prière nocturne. Cette exigence ascétique, mise en regard de son ascendance royale, forme le cœur de son modèle de sainteté et sera un thème récurrent de son iconographie.
L’abbaye d’Ely s’inscrit dans le grand mouvement de fondations monastiques qui accompagne la christianisation de l’Angleterre. À l’image de bien d’autres fondateurs — on songe, en contexte occidental, à des figures comme saint Bruno, fondateur des Chartreux —, Etheldrède imprima à sa communauté une marque durable. Le monastère devint un foyer de vie spirituelle et de culture, un lieu de copie et de transmission. Détruit par les raids danois vers 870, il fut refondé au Xe siècle comme abbaye bénédictine lors de la réforme monastique anglaise, avant de devenir, après la conquête normande, le siège d’un évêché en 1109. C’est cette continuité institutionnelle qui explique la formidable accumulation artistique dont Ely reste aujourd’hui le témoin.
« Le Seigneur, dans sa grâce, voulut montrer que sa servante était aussi glorieuse au ciel qu’elle avait été pure sur la terre : car son corps, après seize années d’inhumation, fut retrouvé intact », rapporte Bède le Vénérable à propos de la translation des reliques d’Etheldrède.
Mort, translation des reliques et corps incorrompu
Etheldrède gouverna Ely pendant environ sept années. Elle mourut le 23 juin 679, emportée par une tumeur au cou que la tradition, relayée par Bède, interpréta comme une pénitence acceptée : la sainte y voyait le juste retour des colliers précieux qu’elle avait aimé porter dans sa jeunesse. Inhumée d’abord dans un simple cercueil de bois, elle fit l’objet, seize ans plus tard, d’une translation solennelle organisée par sa sœur Seaxburh. Le récit de la découverte du corps demeuré intact, placé dans un sarcophage de marbre blanc trouvé dans les ruines romaines voisines de Grantchester, devint un élément central de sa réputation de sainteté et un motif privilégié des cycles narratifs peints ou sculptés.
L’incorruptibilité du corps, dans la pensée médiévale, fonctionnait comme un signe visible de pureté et une preuve de la faveur divine. Elle justifiait la vénération des reliques et l’édification d’un sanctuaire destiné à les accueillir. À Ely, le tombeau d’Etheldrède devint rapidement un centre de pèlerinage. Le tableau chronologique ci-dessous rassemble les principaux jalons de cette histoire, depuis la naissance de la sainte jusqu’à la destruction de son sanctuaire au XVIe siècle.
| Date | Événement |
|---|---|
| vers 636 | Naissance d’Etheldrède (Audrey), fille du roi Anna d’Est-Anglie |
| vers 652 | Premier mariage avec Tondberht, prince des Gyrwas ; l’île d’Ely reçue en douaire |
| 660 | Second mariage avec Ecgfrith, roi de Northumbrie |
| 672 | Elle prend le voile des mains de l’évêque Wilfrid |
| 673 | Fondation du monastère double d’Ely ; Etheldrède en devient la première abbesse |
| 23 juin 679 | Mort de la sainte ; fête principale fixée à cette date |
| 695 | Translation des reliques par sa sœur Seaxburh ; corps retrouvé intact (fête le 17 octobre) |
| vers 870 | Destruction du monastère lors des raids danois |
| vers 970 | Refondation comme abbaye bénédictine |
| 1109 | Ely devient siège épiscopal ; construction de la cathédrale normande |
| 1539-1541 | Dissolution du monastère et destruction du sanctuaire sous Henri VIII |
Le culte de sainte Audrey : pèlerinages et guérisons
Durant tout le Moyen Âge, sainte Audrey figura parmi les saints les plus populaires d’Angleterre. Son sanctuaire d’Ely comptait au nombre des cinq lieux de pèlerinage les plus fréquentés du royaume, attirant des fidèles venus de très loin jusqu’aux années 1520. La sainte était particulièrement invoquée contre les maux de gorge et les affections du cou, en souvenir de la maladie qui l’avait emportée. Cette spécialisation thérapeutique, comparable à celle d’autres saints guérisseurs comme sainte Barbe, orientait la dévotion des pèlerins et se reflétait jusque dans les objets qu’ils rapportaient de leur voyage.
Le culte de sainte Audrey se manifestait par plusieurs pratiques que l’on peut résumer ainsi :
- Les pèlerinages au sanctuaire d’Ely, où l’on venait toucher ou approcher la châsse de la sainte dans l’espoir d’une guérison.
- La grande foire de la Sainte-Audrey, tenue chaque 17 octobre autour de la date de translation, qui attirait marchands et pèlerins.
- L’invocation contre les maladies de la gorge et du cou, faisant d’elle une patronne populaire au même titre que d’autres saints thérapeutes.
- La vénération de reliques secondaires, dispersées dans plusieurs églises anglaises et continentales.

L’iconographie de sainte Audrey dans l’art sacré
L’image de sainte Audrey s’est construite autour d’un ensemble d’attributs stables, lisibles par les fidèles même illettrés. Reine et abbesse, elle est le plus souvent représentée couronnée, portant la crosse abbatiale et tenant un livre, symbole de la Règle et de la vie contemplative. À ces marques de dignité s’ajoutent des motifs propres à sa légende. Elle apparaît parfois avec un bâton fleuri ou bourgeonnant, écho d’un épisode où son bâton de pèlerin, planté en terre pendant son sommeil, aurait reverdi. Le lis, emblème de virginité, accompagne fréquemment sa figure, tandis que certaines œuvres la montrent avec une source jaillissant à ses pieds ou un démon prenant la fuite.
On retrouve ces attributs dans les jubés peints d’East Anglia, dans quelques vitraux et sur des sceaux monastiques, autant de supports où l’art sacré anglais a fixé sa mémoire. Le tableau suivant récapitule ces principaux attributs et leur signification, tels que les décodait un spectateur médiéval familier du langage symbolique de l’Église.
| Attribut | Signification |
|---|---|
| Couronne | Ascendance et statut royaux : Etheldrède fut reine de Northumbrie |
| Crosse abbatiale | Sa charge d’abbesse et de fondatrice d’Ely |
| Livre | La Règle, l’Écriture et la vie contemplative |
| Lis | La virginité gardée à travers deux mariages |
| Bâton fleuri | Le miracle du bâton reverdi, signe de grâce divine |
| Source à ses pieds | La pureté et le don de guérison associés à la sainte |
Ce répertoire visuel n’est pas figé : selon les régions et les époques, tel attribut l’emporte sur tel autre. La combinaison de la couronne et de la crosse demeure toutefois la signature la plus sûre pour identifier sainte Audrey, en la distinguant d’autres saintes abbesses. Cette économie du signe, où chaque objet condense un pan de la vie ou de la vertu, est au cœur de la lecture des images religieuses, comme on l’observe aussi dans la figure d’autres saintes telles que sainte Julie.
La cathédrale d’Ely, « vaisseau des Fens »
Aucun monument ne parle mieux de sainte Audrey que la cathédrale d’Ely, surnommée le « vaisseau des Fens » pour sa silhouette émergeant au-dessus des marais plats du Cambridgeshire. Édifiée à partir de 1083 sur l’emplacement de l’abbaye, elle déroule une longue nef romane normande, aux arcades puissantes et régulières, prolongée par des parties gothiques d’une grande finesse. L’édifice témoigne de la richesse d’un pèlerinage majeur : c’est l’afflux des fidèles et des dons, drainés par le culte de la sainte, qui rendit possible une telle ambition architecturale. Visiter Ely, c’est encore aujourd’hui lire dans la pierre la puissance d’une dévotion.
L’Octogone et la lanterne
Le chef-d’œuvre d’Ely est né d’un désastre. En février 1322, la tour normande de la croisée s’effondra. Plutôt que de la reconstruire à l’identique, le sacristain Alan de Walsingham conçut un dispositif inédit : un vaste espace octogonal couronné d’une lanterne de bois et de verre, prouesse d’ingénierie médiévale achevée après près de dix-huit ans de travaux. Culminant à plus de quarante mètres de hauteur intérieure, cette lanterne fait pleuvoir la lumière sur la croisée et passe pour l’une des merveilles de l’art gothique anglais. Autour des piliers de l’Octogone subsistent de petites sculptures qui comptent parmi les rares éléments médiévaux épargnés par les destructions de la Réforme.
Le sanctuaire proprement dit de sainte Audrey se dressait derrière le maître-autel, dans la partie orientale de la cathédrale. Il n’en subsiste plus rien : lors de la dissolution des monastères ordonnée par Henri VIII, entre 1539 et 1541, la châsse fut démantée et les reliques disparurent. Cette destruction, commune à la plupart des grands sanctuaires anglais, marque la fin brutale d’un pèlerinage neuf fois centenaire. Une simple dalle, aujourd’hui, rappelle l’emplacement du tombeau. La perte de ces décors rappelle combien la conservation du patrimoine religieux est fragile, et combien les œuvres subsistantes méritent une attention particulière.

Sainte Audrey au-delà d’Ely : Chelles et Londres
Le rayonnement de sainte Audrey ne se limite pas à l’île d’Ely. En France, des reliques d’un saint Fabricien martyr voisinent, dans le diocèse de Meaux, avec la mémoire de saintes insulaires, témoignant des échanges anciens entre l’Angleterre et le continent ; l’abbaye de Chelles, en particulier, entretint des liens étroits avec les monastères anglo-saxons féminins. À Londres, l’église Saint-Etheldreda d’Ely Place, dans le quartier de Holborn, conserve son nom : bâtie à la fin du XIIIe siècle comme chapelle du palais londonien des évêques d’Ely, elle est souvent présentée comme l’une des plus anciennes églises catholiques encore en usage en Angleterre, rendue au culte romain en 1874.
Le saviez-vous ? L’adjectif anglais tawdry, qui signifie « criard » ou « clinquant », vient directement du nom de sainte Audrey. À la foire de la Sainte-Audrey, on vendait des rubans et des dentelles de cou appelés St Audrey’s lace. Avec le temps, l’expression se contracta en tawdry lace, puis désigna toute pacotille bon marché. Un curieux héritage linguistique pour une sainte qui, selon la tradition, se reprocha justement son goût de jeunesse pour les colliers précieux.
Patrimoine, conservation et bons réflexes
La destruction du sanctuaire d’Ely rappelle une vérité générale : le patrimoine cultuel est vulnérable, aux vicissitudes de l’histoire comme au temps qui passe. En France, les édifices et objets liés au culte des saints — statues, reliquaires, vitraux, peintures — relèvent souvent d’une protection au titre des Monuments historiques (classés ou inscrits). Toute intervention sur un tel bien suppose l’accord des services compétents : l’Architecte des Bâtiments de France (ABF) en secteur protégé, la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) pour les autorisations et le suivi scientifique. Des dispositifs comme la Fondation du patrimoine peuvent soutenir la restauration d’œuvres et d’édifices menacés.
Pour un particulier, une paroisse ou une commune dépositaire d’une œuvre ancienne, le bon réflexe consiste à ne jamais intervenir seul sur une pièce potentiellement classée. Le nettoyage, la consolidation ou le déplacement d’une statue polychrome, d’un tableau ou d’un reliquaire doivent être confiés à un restaurateur d’art qualifié, en lien avec un conservateur des antiquités et objets d’art. Le présent article, purement informatif, ne saurait remplacer l’avis d’un professionnel du patrimoine : il invite seulement à regarder autrement ces œuvres où se lit, comme dans la mémoire de sainte Audrey, la longue histoire de l’art sacré.
Sainte Audrey et l’art sacré : une mémoire toujours vivante
Figure de reine devenue moniale, sainte Audrey condense plusieurs idéaux chères à l’art religieux médiéval : le renoncement au monde, la virginité consacrée, la fondation monastique et le pouvoir des reliques. Si son sanctuaire a disparu, la cathédrale d’Ely, ses vitraux, ses sculptures et le souvenir de son culte continuent d’en porter témoignage. À l’instar d’autres bâtisseurs et évêques qui donnèrent à l’art chrétien ses lettres de noblesse, tel saint Paulin de Nole, elle rappelle que derrière chaque grande œuvre se tient souvent une vie offerte. Comprendre son iconographie, c’est se donner les moyens de lire, dans une église ou un musée, ce que des siècles de foi ont voulu transmettre.
Questions fréquentes sur sainte Audrey
Quand fête-t-on sainte Audrey ?
La fête principale de sainte Audrey (Etheldrède) est fixée au 23 juin, jour de sa mort survenue en 679. Une seconde célébration, le 17 octobre, commémore la translation de ses reliques en 695 ; c’est autour de cette date que se tenait la fameuse foire de la Sainte-Audrey à Ely. Les deux dates ont longtemps rythmé la dévotion anglaise.
Pourquoi sainte Audrey guérit-elle les maux de gorge ?
La sainte mourut d’une tumeur au cou, qu’elle interpréta, selon Bède, comme une pénitence pour son ancien goût des colliers. De ce récit naquit sa réputation de patronne des affections de la gorge et du cou. Les pèlerins l’invoquaient pour ces maux, dans une logique de spécialisation thérapeutique très répandue au Moyen Âge.
Quels sont les attributs de sainte Audrey dans l’art ?
On la reconnaît à la couronne, qui rappelle son rang royal, et à la crosse d’abbesse, signe de sa charge à Ely. Le livre, le lis, le bâton fleuri ou encore une source à ses pieds complètent fréquemment ce répertoire. La combinaison couronne et crosse reste le moyen le plus sûr de l’identifier.
Quel lien existe-t-il entre sainte Audrey et le mot anglais « tawdry » ?
Le mot tawdry dérive de St Audrey’s lace, ces rubans et dentelles de cou vendus à la foire de la Sainte-Audrey. L’expression, contractée puis dépréciée, en vint à désigner une marchandise clinquante et de mauvaise qualité. Le terme conserve aujourd’hui ce sens péjoratif en anglais courant.

Sasha est rédactrice pour Art Religieux. Passionnée par l’histoire des religions et le patrimoine culturel, elle analyse les textes fondateurs, les symboles et les traditions avec une approche rigoureuse et accessible. À travers des contenus documentés et neutres, elle contribue à éclairer les lecteurs sur les grandes croyances et leur influence sur les civilisations.

