Le mot revient partout : dans les conversations, les manuels d’histoire, les cartels de musée. Chrétien. Pourtant, si vous demandez une définition précise autour de vous, les réponses hésitent. Croyance intime ? Appartenance culturelle ? Pratique dominicale ? Sur un site consacré à l’art sacré, la question prend un tour particulier. Être chrétien, c’est aussi appartenir à une tradition qui a produit, pendant près de vingt siècles, l’un des corpus d’images, d’édifices et d’objets les plus vastes de l’histoire humaine. Des graffitis tracés dans les catacombes romaines aux verrières de Chartres, des icônes du mont Athos au béton nu de Ronchamp, une identité s’est cherchée dans la matière. Nous vous proposons ici de comprendre ce que recouvre exactement ce mot, d’où il vient, ce qu’il engage, et surtout comment l’art l’a rendu visible.
Un chrétien, qu’est-ce que c’est ? La définition la plus simple
Un chrétien est une personne qui reconnaît en Jésus de Nazareth le Christ, c’est-à-dire le Messie annoncé par les Écritures juives, et qui se rattache à la communauté née de cette reconnaissance. Le christianisme est donc d’abord une religion de l’adhésion à une personne, avant d’être un système doctrinal. Cette adhésion s’exprime traditionnellement par un rite d’entrée, le baptême, et par la confession d’un credo, le Symbole des Apôtres ou le Symbole de Nicée-Constantinople. Les Églises varient beaucoup sur ce qu’elles demandent ensuite : nombre de sacrements, formes de gouvernance, place accordée aux images, langue de la célébration. Toutes convergent cependant sur un noyau commun : le Christ, mort et ressuscité selon les Évangiles, occupe le centre. Pour la dimension intérieure de cet engagement, notre article La foi, qu’est-ce que c’est ? prolonge utilement cette entrée en matière.
Antioche, vers 40 : la naissance d’un nom
Le mot possède presque une date de naissance. Les Actes des Apôtres notent, au chapitre 11, verset 26, que ce fut à Antioche que, pour la première fois, les disciples furent appelés chrétiens. Antioche de Syrie, l’actuelle Antakya en Turquie, comptait alors parmi les plus grandes villes de l’Empire romain, carrefour de langues et de cultes. Le terme grec christianoi se construit sur Christos, « oint », traduction du mot hébreu mashiah, auquel s’ajoute un suffixe d’origine latine qui sert à désigner les partisans de quelqu’un. Il s’agissait vraisemblablement, au départ, d’un sobriquet forgé de l’extérieur par les habitants de la ville pour distinguer ce groupe des autres communautés juives. Le nom réapparaît deux fois dans le Nouveau Testament, en Actes 26,28 et en 1 Pierre 4,16, puis chez Ignace d’Antioche au début du IIe siècle. Adopté par ceux-là mêmes qu’il visait, le sobriquet est devenu un titre.

Ce que le baptême change, et ce qu’il donne à voir
Sur le plan rituel, on ne naît pas chrétien : on le devient. Le baptême, bain d’eau accompagné d’une formule trinitaire, constitue le seuil reconnu par la quasi-totalité des confessions, au point que les Églises catholique, orthodoxe et la plupart des Églises protestantes reconnaissent mutuellement la validité du baptême administré par les autres. Cette convergence a une conséquence artistique considérable : le baptistère et les fonts baptismaux forment une famille d’objets et d’espaces d’une remarquable continuité, du IVe siècle à nos jours. Selon les traditions, le baptême est conféré aux nourrissons ou réservé aux adultes ayant fait une démarche personnelle. Les adultes qui s’y préparent portent un nom ancien, celui de catéchumènes, dont nous avons retracé le parcours dans Les catéchumènes : ces nouveaux visages de l’Église.
Les catacombes : quand la foi se dit à demi-mot
Avant l’édit de Milan de 313, qui accorde la liberté de culte, les chrétiens de l’Empire vivent une situation ambiguë, tolérés par intermittence et périodiquement persécutés. Leur art s’en ressent. Dans les galeries funéraires creusées sous Rome, le long des voies consulaires, la peinture pariétale et la gravure sur les plaques de marbre qui scellaient les tombes privilégient un langage allusif. Ce n’est pas nécessairement de la clandestinité au sens strict, car les catacombes étaient connues des autorités, mais bien une économie du signe : dire beaucoup avec peu, à l’usage de ceux qui savent lire. L’ancre, la colombe, le pain, la vigne, le paon appartiennent à un répertoire partiellement commun au monde romain, que les chrétiens réinvestissent d’un sens neuf. Cette discrétion iconographique a durablement façonné la sensibilité chrétienne au symbole.
Deux figures dominent ce corpus. Le Bon Pasteur montre un jeune berger imberbe portant une brebis sur les épaules, image directement issue de la parabole de la brebis perdue ; sa formule plastique emprunte au criophore grec, ce porteur de bélier des sanctuaires antiques, preuve que le christianisme naissant réemploie plutôt qu’il n’invente. L’orant, silhouette debout aux bras levés, désigne l’âme du défunt en prière. À ces deux motifs s’ajoute le monogramme du Christ, formé de la superposition des lettres grecques khi et rhô, que l’on appelle le chrisme et qui deviendra, sous Constantin, une véritable enseigne impériale. Le poisson, enfin, résume à lui seul la méthode : en grec, ichthus forme l’acrostiche de « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ».
| Symbole | Forme | Signification traditionnelle | Où l’observer |
|---|---|---|---|
| Ichthus | Poisson stylisé | Acrostiche grec de « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur » | Épitaphes des catacombes, bagues, lampes à huile |
| Chrisme | Monogramme khi-rhô | Nom du Christ abrégé ; signe de victoire après 312 | Sarcophages, mosaïques, labarum impérial |
| Bon Pasteur | Berger portant une brebis | Le Christ sauveur et l’âme sauvée | Peintures de Saint-Calixte, statuaire du Latran |
| Orant | Personnage debout, bras levés | L’âme du défunt en prière | Fresques funéraires romaines |
| Ancre | Ancre marine, parfois cruciforme | Espérance et stabilité ; croix dissimulée | Graffitis, plaques de loculi |
| Alpha et Oméga | Première et dernière lettres grecques | Le Christ commencement et fin de toutes choses | Absides, cierge pascal, orfèvrerie |
Doura-Europos, la plus ancienne maison-église identifiée
Si les catacombes racontent la mort, un site syrien raconte la vie ordinaire des premières communautés. À Doura-Europos, ville de garnison installée sur l’Euphrate et détruite par les Sassanides vers 256, les fouilles menées par Yale et l’Académie des inscriptions dans les années 1930 ont mis au jour une maison privée transformée en lieu de culte. Une pièce a été abattue pour former une salle de réunion, une autre aménagée en baptistère. Les peintures de ce baptistère, datées des années 230, passent pour les plus anciennes représentations chrétiennes figurées conservées. On y reconnaît le Bon Pasteur surmontant Adam et Ève, la guérison du paralytique, le Christ et Pierre marchant sur les eaux, ainsi que les femmes s’avançant vers le tombeau. Fait remarquable, une synagogue aux fresques somptueuses se trouvait à quelques dizaines de mètres : la même ville abritait, dans le même quartier, deux traditions bibliques en train d’inventer leurs images.

Ce que ces découvertes révèlent, c’est la rapidité avec laquelle une communauté minoritaire a construit un répertoire cohérent. En moins de deux siècles, le christianisme passe du signe abrégé gravé sur une pierre tombale à des cycles narratifs complets. Après 313, le mouvement s’accélère encore : les basiliques civiles romaines fournissent un plan, l’orfèvrerie impériale un vocabulaire de luxe, la mosaïque hellénistique une technique. Le Christ, jusque-là représenté en jeune homme imberbe à l’antique, prend progressivement le visage barbu et frontal du Pantocrator, souverain du monde, tel qu’on le contemple dans les coupoles byzantines. L’identité chrétienne se dote alors d’un visage, et ce visage devient l’un des motifs les plus reproduits de l’histoire de l’art.
Le baptistère et les fonts : l’architecture d’un seuil
Puisque l’on devient chrétien par le baptême, l’architecture a dû inventer un lieu pour ce passage. Les grands baptistères paléochrétiens, souvent octogonaux, matérialisent une théologie : le huit évoque le huitième jour, celui de la résurrection, au-delà de la semaine de sept jours. Le baptistère Saint-Jean de Poitiers, dont les parties basses remontent au IVe siècle, passe pour le plus ancien édifice chrétien conservé en France. À Ravenne, le baptistère des Orthodoxes déploie au sommet de sa coupole une mosaïque du baptême du Christ entourée de la procession des apôtres. Lorsque le baptême des nourrissons s’est généralisé au Moyen Âge, la cuve monumentale a cédé la place à des fonts installés près de l’entrée de l’église, marquant symboliquement que l’on entre dans la communauté par ce point.

Ces cuves ont donné lieu à des chefs-d’œuvre. Les fonts de Renier de Huy, coulés en laiton vers 1118 pour l’église Notre-Dame-aux-Fonts de Liège et conservés aujourd’hui à Saint-Barthélemy, reposent sur douze bœufs et déroulent cinq scènes de baptême traitées avec une souplesse de modélé qui annonce la Renaissance. En Angleterre, les fonts romans de Castle Frome ou de Eardisley témoignent d’une sculpture rurale d’une vigueur saisissante. En Scandinavie, la pierre calcaire de Gotland a nourri une production exportable dans toute la Baltique. Ces objets intéressent l’historien de l’art autant que le liturgiste, car ils condensent en un volume réduit tout ce qu’une époque savait faire de la pierre, du métal et du récit.
Ce qu’est l’âme dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde.
Épître à Diognète, VI, 1 (fin du IIe siècle)
Trois grandes familles, trois rapports à l’image
Le mot chrétien recouvre aujourd’hui des réalités très diverses, réparties principalement entre catholiques, orthodoxes et protestants, auxquels s’ajoutent les Églises orientales anciennes, cophte, arménienne, syriaque ou éthiopienne, et l’anglicanisme. Pour qui s’intéresse à l’art sacré, cette diversité n’est pas anecdotique : elle se lit immédiatement dans les murs. Une église orthodoxe couverte de fresques du sol à la coupole, fermée par une iconostase, n’a pas grand-chose à voir avec un temple réformé des Pays-Bas, blanchi à la chaux et organisé autour d’une chaire. Ces divergences remontent à des débats théologiques précis, notamment la querelle des images qui a déchiré Byzance aux VIIIe et IXe siècles, puis les vagues iconoclastes de la Réforme au XVIe siècle.
| Tradition | Statut de l’image | Espace liturgique caractéristique | Formes artistiques dominantes |
|---|---|---|---|
| Catholicisme latin | Image pleinement admise, fonction pédagogique et dévotionnelle | Nef orientée, maître-autel, chapelles latérales | Retables, statuaire polychrome, vitrail, fresque |
| Orthodoxie byzantine | Icône vénérée, réglée par des canons stricts | Plan centré, coupole, iconostase | Icône sur bois, mosaïque à fond d’or, fresque |
| Protestantisme réformé | Image cultuelle refusée, primat de la Parole | Salle claire, chaire centrale, table de communion | Architecture sobre, épigraphie, musique et orgue |
| Luthéranisme | Image tolérée et enseignante | Autel-retable surmonté de la chaire | Retables narratifs, cantates, orfèvrerie |
| Églises orientales anciennes | Image admise, répertoires propres | Voile ou rideau de sanctuaire | Enluminure, croix ajourées, manuscrits |
Ces choix ne sont jamais purement esthétiques. Ils traduisent des positions sur la manière dont le divin peut ou non se rendre visible. Le concile de Nicée II, en 787, justifie la vénération des icônes par l’Incarnation : puisque Dieu s’est fait chair, la chair peut être peinte. Les réformés du XVIe siècle, s’appuyant sur le Décalogue, y voient au contraire un risque d’idolâtrie et vident les édifices de leurs statues. Le concile de Trente, en réponse, réaffirme l’usage des images tout en encadrant leur décence et leur exactitude doctrinale, ouvrant la voie à l’exubérance baroque. Comprendre un bâtiment chrétien suppose donc de savoir à quelle famille il appartient et à quel moment de ces débats il a été conçu ou remanié. Notre article sur la liturgie détaille la manière dont les rites organisent l’espace.

Reconnaître un édifice chrétien : quelques repères de lecture
Devant une église, quelques indices permettent de situer rapidement ce que l’on regarde. L’orientation d’abord : la grande majorité des édifices médiévaux occidentaux dirigent leur chœur vers l’est, du côté du soleil levant, image de la résurrection. Le plan ensuite : la croix latine, avec une nef plus longue que le transept, domine en Occident, tandis que la croix grecque à branches égales et le plan centré caractérisent l’Orient byzantin. Le décor sculpté du portail, enfin, offre un programme lisible, souvent un Jugement dernier au tympan, une Vierge en majesté, ou une théophanie apocalyptique. Ces conventions ne sont pas des règles absolues, et les exceptions abondent, mais elles fournissent une première grille d’observation particulièrement efficace.
- Le chevet : abside semi-circulaire romane, chevet à déambulatoire et chapelles rayonnantes gothique, chevet plat cistercien ou anglais.
- Les ouvertures : baies étroites en plein cintre à l’époque romane, arcs brisés et grandes verrières à partir du XIIe siècle.
- Le mobilier : autel, ambon, tabernacle, fonts baptismaux et confessionnaux signent une église catholique ; l’iconostase, une église orthodoxe ; la chaire centrale, un temple réformé.
- Les attributs des saints : la clé pour Pierre, l’épée et le livre pour Paul, la roue pour Catherine, le gril pour Laurent, permettent d’identifier les figures sans inscription.
- Les inscriptions : IHS et INRI, chrisme, alpha et oméga, se lisent sur le mobilier liturgique comme sur les façades.
Conserver les signes : le patrimoine cultuel aujourd’hui
La France compte environ 45 000 églises paroissiales, dont une part importante appartient aux communes depuis la loi de séparation de 1905, tandis que les cathédrales relèvent majoritairement de l’État. Environ 15 000 édifices cultuels sont protégés au titre des monuments historiques, classés ou inscrits. Cette protection a des conséquences pratiques immédiates : toute intervention sur un édifice protégé, ou situé dans son périmètre de covisibilité, requiert l’autorisation préalable de l’administration et l’avis de l’architecte des Bâtiments de France. Les services de la DRAC, en particulier la conservation régionale des monuments historiques, instruisent les dossiers et orientent les maîtres d’ouvrage. Pour les édifices non protégés, la Fondation du patrimoine constitue un relais de financement précieux grâce à ses souscriptions publiques et à son label ouvrant droit à des avantages fiscaux.
Les objets mobiliers obéissent à un régime propre : statues, tableaux, orfèvrerie et ornements liturgiques peuvent être classés indépendamment du bâtiment qui les abrite, et leur restauration doit être confiée à des restaurateurs habilités. Un nettoyage bien intentionné mais inadapté peut détruire irrémédiablement une polychromie ancienne ou une dorure à la feuille. Si vous êtes confronté à un projet de ce type, dans une paroisse ou une association de sauvegarde, le premier réflexe consiste à solliciter le conservateur des antiquités et objets d’art de votre département. Cet article est informatif et ne remplace en aucun cas l’avis d’un professionnel qualifié, conservateur, restaurateur d’œuvres d’art ou architecte du patrimoine selon la nature du sujet.
Questions fréquentes
Faut-il être baptisé pour être chrétien ?
Dans la grande majorité des Églises, le baptême constitue le rite d’entrée reconnu et il est considéré comme nécessaire. Certaines communautés, comme les quakers ou l’Armée du Salut, ne pratiquent pas de baptême d’eau tout en se rattachant pleinement au christianisme. La question fait l’objet de débats internes anciens qu’aucune réponse unique ne résume.
Quelle différence entre chrétien et catholique ?
Chrétien est le terme générique ; catholique désigne l’une des grandes confessions chrétiennes, celle qui reconnaît l’autorité de l’évêque de Rome. Tous les catholiques sont donc chrétiens, mais les orthodoxes, les protestants et les anglicans le sont également.
Pourquoi certaines églises sont-elles dépouillées d’images ?
Soit parce qu’elles relèvent d’une tradition réformée qui refuse l’image cultuelle, soit parce qu’un mouvement iconoclaste ou révolutionnaire les a vidées, soit encore par choix esthétique moderne, comme dans l’art sacré du XXe siècle où la sobriété devient elle-même un langage spirituel.
Quel est le plus ancien portrait connu du Christ ?
Les fresques du baptistère de Doura-Europos, vers 230, comptent parmi les plus anciennes représentations figurées conservées. Les icônes encaustiques du monastère Sainte-Catherine du Sinaï, au VIe siècle, offrent quant à elles les premiers visages peints d’une qualité remarquable.
Pour aller plus loin
Répondre à la question « un chrétien, qu’est-ce que c’est ? » suppose donc de tenir ensemble deux registres. Le premier est théologique et personnel : une adhésion à la figure du Christ, scellée par un baptême et formulée dans un credo. Le second est culturel et matériel : vingt siècles de bâtisseurs, de peintres, d’orfèvres et de musiciens qui ont donné corps à cette adhésion, parfois en la magnifiant, parfois en la contestant. Entrer dans une église, ouvrir un manuscrit enluminé ou observer une icône revient à lire ce long travail de traduction du croire en visible. Si le cœur sacramentel de cette tradition vous intéresse, nous vous invitons à poursuivre avec notre dossier sur le sacrement de l’Eucharistie.

Sasha est rédactrice pour Art Religieux. Passionnée par l’histoire des religions et le patrimoine culturel, elle analyse les textes fondateurs, les symboles et les traditions avec une approche rigoureuse et accessible. À travers des contenus documentés et neutres, elle contribue à éclairer les lecteurs sur les grandes croyances et leur influence sur les civilisations.
