Peu de versets du Coran ont laissé une empreinte aussi profonde sur les arts de l’Islam qu’Ayat al-Kursi, que l’on appelle en français le verset du Trône. Ce passage de la sourate Al-Baqara concentre en quelques lignes une affirmation de l’unicité et de la souveraineté divines qui a retenu l’attention des calligraphes, des architectes et des artisans depuis les premiers siècles de l’hégire. Vous le rencontrerez gravé au pourtour d’une coupole, ciselé sur un panneau de bois, enluminé à l’or dans un manuscrit, incisé sur une plaque de métal ou brodé sur un textile de prestige. Cet article vous propose de parcourir le verset du Trône non pas comme un texte isolé, mais comme un motif artistique majeur : son contenu, son vocabulaire, ses supports matériels, ses styles d’écriture et les questions patrimoniales qu’il soulève aujourd’hui.
Ayat al-Kursi : où se situe le verset du Trône dans le Coran ?
Le verset du Trône correspond au verset 255 de la sourate 2, Al-Baqara (« La Vache »), la plus longue sourate du Coran. Sa position, au cœur d’un ensemble consacré à la loi, à l’histoire des prophètes et à la communauté croyante, tranche par son caractère nettement théologique : il ne prescrit rien, il décrit. Selon la tradition musulmane, ce verset occupe une place éminente parmi les passages du Coran, et plusieurs recueils de hadiths rapportent des propos valorisant sa récitation, notamment le soir ou après la prière rituelle. Cette valorisation liturgique éclaire directement sa fortune artistique : un texte fréquemment récité devient, par un mouvement presque mécanique, un texte fréquemment écrit, puis un texte fréquemment exposé au regard.
Un texte bref, une architecture interne très dense
La force plastique du verset tient à sa structure. Il s’agit d’une suite de propositions courtes, presque scandées, dont chacune énonce un attribut divin : la vie, la subsistance, l’absence d’assoupissement, la possession de ce qui est dans les cieux et sur la terre, la science qui embrasse le passé et l’avenir, l’étendue du kursî, l’absence de fatigue à préserver la création. Cette segmentation naturelle est une aubaine pour le calligraphe : elle offre des césures régulières, donc des points d’articulation pour répartir le texte sur un bandeau, un médaillon, une frise ou une page. Beaucoup de compositions célèbres exploitent précisément ce découpage en lignes ou en registres superposés.
« Dieu, il n’est de divinité que Lui, le Vivant, Celui qui subsiste par Lui-même. Ni somnolence ni sommeil ne Le saisissent. » — ouverture du verset du Trône, Coran, sourate 2, verset 255 (rendu français de travail).
Que signifie « al-kursî » ? Le vocabulaire d’un verset sur la transcendance
Le mot arabe kursî désigne littéralement un siège ou un escabeau. Le verset énonce que le kursî divin s’étend sur les cieux et la terre, et c’est de cette image que provient l’appellation « verset du Trône ». Les commentateurs classiques ont proposé plusieurs lectures de ce terme : certains y voient une métaphore de la science ou de la souveraineté divines, d’autres une réalité créée distincte du ‘arsh, un autre mot souvent traduit par « trône » et considéré comme plus vaste encore. Cette discussion, qui relève de l’exégèse et non de l’histoire de l’art, a néanmoins une conséquence visuelle importante : elle explique pourquoi le verset n’a presque jamais donné lieu à une représentation figurée d’un siège. L’art islamique traite le kursî par l’écriture et par l’ornement abstrait, non par l’image.
Ce choix rejoint une orientation générale de l’art sacré islamique, où la représentation de Dieu est exclue et où la figuration humaine est largement écartée des espaces cultuels. Le mot écrit devient alors le support visuel privilégié du sacré. Pour approfondir ce point, vous pouvez lire notre article consacré à la calligraphie arabe, son histoire, ses styles et sa symbolique, qui replace le verset du Trône dans une histoire plus large de l’écriture sacrée.

Les segments du verset et leur rendu plastique
| Segment du verset | Contenu énoncé | Traitement fréquent dans l’art |
|---|---|---|
| Attestation initiale | Unicité divine, Vivant, Subsistant | Ligne d’attaque en caractères plus grands, souvent centrée |
| Ni somnolence ni sommeil | Permanence, absence de défaillance | Rythme régulier, jeu sur les hampes verticales |
| À Lui ce qui est dans les cieux et la terre | Souveraineté universelle | Développement horizontal, adapté aux frises |
| Qui intercède sans Sa permission ? | Interrogation rhétorique | Registre médian, parfois isolé dans un cartouche |
| Il connaît leur passé et leur avenir | Omniscience | Ligatures serrées, densité graphique |
| Son kursî s’étend sur les cieux et la terre | Étendue de la souveraineté | Point culminant, souvent doré ou détaché |
| Il est le Très-Haut, l’Immense | Clausule sur les noms divins | Finale ornementale, médaillon ou rosace |
Le verset du Trône dans la calligraphie : styles, maîtres et écoles
Comprendre les mises en forme d’Ayat al-Kursi suppose de connaître l’évolution générale de l’écriture arabe. Les premiers Corans, entre les VIIe et Xe siècles, emploient des écritures anguleuses regroupées sous le terme commode mais imprécis de coufique, du nom de la ville de Koufa en Irak. Ces graphies privilégient la ligne droite, l’angle et un rythme large ; elles conviennent parfaitement aux parchemins horizontaux et aux inscriptions monumentales, où la lisibilité à distance prime sur la finesse du détail. Le coufique se décline ensuite en variantes régionales très caractérisées : coufique fleuri, coufique feuillu, coufique tressé, coufique géométrique dit aussi banna’i, particulièrement employé en brique et en céramique dans le monde iranien et centre-asiatique.
Le tournant des écritures cursives
À partir du Xe siècle, la normalisation des écritures cursives transforme durablement la copie du Coran. La tradition attribue à Ibn Muqla, vizir et calligraphe bagdadien mort en 940, la mise au point d’un système proportionnel fondé sur le point losangé du calame, le cercle et la lettre alif. Ibn al-Bawwab, actif à Bagdad au tournant du XIe siècle, franchit une étape décisive en copiant le Coran dans une écriture ronde plutôt qu’en coufique. Deux siècles plus tard, Yaqut al-Musta’simi, calligraphe de la cour abbasside, affine les six écritures canoniques — naskh, thuluth, muhaqqaq, rayhani, riqa’ et tawqi’ — et fixe pour longtemps les références du métier. Ce trio constitue la colonne vertébrale de la tradition calligraphique classique, et le verset du Trône figure parmi les textes les plus copiés dans ces styles.
| Style | Époque de diffusion | Caractère graphique | Support de prédilection pour Ayat al-Kursi |
|---|---|---|---|
| Coufique ancien | VIIe-Xe siècle | Anguleux, horizontal, hampes courtes | Parchemin oblong, panneaux de bois, frises de pierre |
| Coufique fleuri et feuillu | Xe-XIIe siècle | Hampes prolongées en palmettes | Stuc, céramique, stèles |
| Coufique géométrique (banna’i) | XIIe-XVe siècle | Tracé orthogonal, lisible en damier | Brique émaillée, revêtements de coupoles |
| Naskh | Xe siècle à nos jours | Cursif, régulier, très lisible | Corans manuscrits puis imprimés |
| Thuluth | XIIIe siècle à nos jours | Ample, courbes prononcées, très ornemental | Bandeaux monumentaux, médaillons de mosquée |
| Muhaqqaq | XIIIe-XVIe siècle | Hampes hautes, ligne étirée | Corans de grand format, mamelouks et ilkhanides |
| Nasta’liq | XVe siècle à nos jours | Suspendu, oblique, élégant | Aire iranienne, panneaux et albums |
Le thuluth occupe une place particulière dans l’histoire visuelle du verset. Son amplitude, la hauteur de ses hampes et sa capacité à se déployer sur plusieurs registres superposés en font l’écriture idéale des grandes inscriptions de mosquée. Dans l’architecture ottomane classique, notamment chez les décorateurs formés dans le sillage des grands chantiers du XVIe siècle, le verset du Trône se lit fréquemment sur un bandeau circulaire courant à la base d’une coupole, ou dans un médaillon accroché en hauteur. La lecture y est difficile pour un œil non exercé : les lettres se chevauchent, les mots s’imbriquent, la composition prime sur la restitution linéaire. C’est un choix assumé, où le texte fonctionne autant comme présence que comme message déchiffrable.

Épigraphie monumentale : le verset inscrit dans l’architecture
L’inscription coranique dans l’architecture n’est pas un ornement ajouté après coup ; elle participe de la conception même de l’édifice. Le Dôme du Rocher à Jérusalem, achevé à la fin du VIIe siècle, en offre le témoignage le plus ancien et le plus spectaculaire : ses bandeaux de mosaïque déroulent un programme épigraphique de plusieurs centaines de mètres, parmi les premières attestations conservées de versets coraniques placés dans un contexte architectural. Le verset du Trône y apparaît, comme il apparaîtra ensuite dans d’innombrables édifices, à un emplacement chargé de sens : la transition entre l’espace de la prière et la coupole, c’est-à-dire entre le sol et le ciel figuré.
Le mihrab, niche indiquant la direction de La Mecque, constitue l’autre emplacement privilégié. On y trouve le verset gravé dans le stuc, incisé dans le marbre, peint sur bois ou composé en carreaux de céramique. Les collections publiques françaises conservent plusieurs témoins de cette pratique : le département des Arts de l’Islam du musée du Louvre présente notamment des panneaux de bois d’époque abbasside provenant de Fustat, en Égypte, portant en coufique la basmala, le verset du Trône et des formules pieuses, sculptés en relief avec des motifs végétaux d’ascendance hellénistique. Ces objets rappellent que le verset circulait aussi dans les demeures aisées, et pas seulement dans les lieux de culte.
Lire une inscription monumentale : quelques repères pratiques
- Repérez d’abord le sens de lecture : de droite à gauche, mais parfois réparti sur deux registres qu’il faut lire du bas vers le haut, ou inversement selon la composition.
- Identifiez les hampes verticales, qui servent de points de repère visuels et scandent le bandeau en unités régulières.
- Cherchez la basmala initiale, souvent traitée en caractères légèrement différents, qui signale le début du programme.
- Observez le fond : rinceaux végétaux, entrelacs, semis de fleurs. Il n’est jamais neutre et appartient au même travail de conception que le texte.
- Notez la technique : mosaïque de verre, stuc taillé, céramique cloisonnée, bois sculpté, pierre gravée, chacune imposant ses contraintes de tracé.
- Méfiez-vous des restaurations : de nombreux bandeaux visibles aujourd’hui ont été repris aux XIXe et XXe siècles, parfois avec des variantes graphiques.
Cette attention au support éclaire aussi la production contemporaine. Les mosquées édifiées en Europe depuis les années 1920 réinterprètent ce répertoire avec des matériaux et des budgets différents. Nous avons consacré un dossier à l’art et à l’architecture islamiques en France, qui montre comment les commanditaires actuels arbitrent entre citation historique et création.
Manuscrits, objets et arts décoratifs : la circulation du verset
Hors de l’architecture, le verset du Trône se rencontre sur une gamme d’objets remarquablement étendue. Dans les Corans manuscrits, il bénéficie souvent d’un traitement distinctif : encadrement doré, changement d’écriture, marge illuminée, parfois une page entière qui lui est réservée. Les ateliers mamelouks, ilkhanides, timourides puis ottomans multiplient les formules, du grand muhaqqaq monumental aux copies de poche en naskh serré. Les albums de calligraphie, très prisés dans les cours persanes et ottomanes à partir du XVe siècle, en proposent des versions autonomes, signées et datées, où le verset devient un exercice de virtuosité personnelle autant qu’un acte de piété.
Le verset apparaît également sur des supports mobiles : plaques d’argent ou de laiton incrusté, bagues et pendentifs, bols dits magico-médicinaux, chemises talismaniques couvertes d’écriture minuscule, carreaux de revêtement, tapis de prière. Cette diffusion s’explique par la fonction protectrice que la tradition musulmane attribue à sa récitation. L’historien de l’art doit ici distinguer deux registres qui se recoupent sans se confondre : la production savante des grands ateliers, et une culture matérielle beaucoup plus large, souvent anonyme, dont les objets sont fréquemment sous-documentés dans les collections. Les deux méritent l’attention.
Le saviez-vous ? Le coufique géométrique, ou banna’i, littéralement « du maçon », ne se dessine pas : il se construit. Le calligraphe compose son texte sur une grille orthogonale, puis les briques émaillées et les briques nues alternent pour faire apparaître les lettres comme un damier. Sur certaines coupoles d’Asie centrale, le nom divin ou des fragments du verset du Trône se répètent ainsi des dizaines de fois, lisibles seulement à bonne distance et sous une lumière rasante. L’écriture y devient littéralement matériau de construction.

Conservation et restauration d’un décor épigraphique
Les décors portant le verset du Trône posent des problèmes de conservation spécifiques. Les mosaïques à fond d’or souffrent des variations hygrométriques et du décollement de leur mortier ; les stucs se fissurent et perdent leurs arêtes ; les bois sculptés subissent les attaques d’insectes xylophages et les déformations liées à l’humidité ; les céramiques de revêtement se descellent, et le remplacement d’un carreau manquant suppose de recréer une lacune graphique sans inventer de lettres. Dans tous les cas, l’intervention touche à un texte : une restitution approximative ne produit pas seulement une erreur esthétique, elle peut altérer le sens de l’inscription. La prudence documentaire est donc la règle, avec relevés, photographies rasantes et fac-similés préalables.
En France, un édifice cultuel classé ou inscrit au titre des Monuments historiques, ou situé dans un site patrimonial remarquable ou aux abords d’un monument protégé, relève d’un régime d’autorisation particulier. Les travaux se conduisent en lien avec la direction régionale des affaires culturelles (DRAC), et l’architecte des Bâtiments de France (ABF) intervient sur les projets situés dans ces périmètres. Le financement peut mobiliser des aides publiques, le mécénat, ou des dispositifs comme ceux de la Fondation du patrimoine. Pour un décor épigraphique, il est vivement recommandé de faire appel à un restaurateur du patrimoine spécialisé dans le matériau concerné, capable de lire l’inscription ou de travailler avec un épigraphiste.
Cet article est informatif et ne remplace pas l’avis d’un professionnel qualifié. Pour tout projet portant sur un édifice ou un objet protégé, rapprochez-vous d’un conservateur, d’un restaurateur du patrimoine ou d’un architecte du patrimoine, et de votre DRAC.
Questions fréquentes sur Ayat al-Kursi
Où trouve-t-on exactement le verset du Trône dans le Coran ?
Il correspond au verset 255 de la sourate 2, intitulée Al-Baqara, « La Vache ». Cette sourate est la plus longue du Coran, et le verset s’y insère dans un développement à dominante théologique. Les éditions modernes le signalent presque toujours par une mise en page distincte, héritée d’une pratique manuscrite ancienne.
Pourquoi ce verset est-il si présent dans l’art islamique ?
Plusieurs facteurs se conjuguent. Son contenu, entièrement consacré aux attributs divins, convient à un art qui exclut la représentation de Dieu et privilégie l’écriture. Sa longueur moyenne le rend adaptable à un bandeau, une page ou un médaillon. Enfin, la place importante que la tradition musulmane lui accorde dans la récitation quotidienne en a fait un texte familier, donc immédiatement identifiable par les fidèles.
Quel style de calligraphie est le plus employé pour l’écrire ?
Il n’existe pas de règle unique. Le naskh domine dans les Corans destinés à la lecture, le thuluth dans les inscriptions monumentales et les médaillons de mosquée, le coufique dans les productions anciennes et dans les décors architecturaux de brique. Le choix dépend de la fonction, du support et de la tradition régionale de l’atelier.
Peut-on représenter le kursî, le siège mentionné dans le verset ?
L’art islamique ne l’a pratiquement jamais fait. Le terme est traité par l’écriture et par l’ornement abstrait, jamais par une image de mobilier céleste. Cette retenue s’inscrit dans une conception plus générale du sacré qui écarte la figuration dans les espaces de culte. Sur les usages de langue et de formules qui accompagnent cette piété, vous pouvez consulter notre article sur Subhanallah et ses règles d’usage.
Où voir des inscriptions du verset du Trône en France ?
Le département des Arts de l’Islam du musée du Louvre conserve des panneaux, stèles et objets portant des inscriptions coraniques, dont des ensembles égyptiens d’époque abbasside et fatimide. Plusieurs musées régionaux présentent aussi des céramiques et des métaux inscrits. Pour les édifices en activité, la Grande Mosquée de Paris et plusieurs mosquées construites au XXe siècle offrent des programmes épigraphiques accessibles au visiteur, dans le respect des horaires et des règles de visite.
Ce qu’il faut retenir
Le verset du Trône illustre de façon exemplaire ce que l’art sacré islamique fait de l’écriture : il en tire un langage plastique complet, capable de couvrir une coupole, de structurer une page ou de tenir dans le creux d’une main. Sa carrière artistique tient à la rencontre entre un texte bref et rythmé, une théologie de la transcendance qui écarte l’image, et des techniques — mosaïque, stuc, brique émaillée, bois sculpté, métal incrusté — que les ateliers ont portées à un haut degré de raffinement. L’observer attentivement, c’est apprendre à lire une architecture autant qu’un texte. Pour prolonger cette exploration du côté des lieux saints et de leur décor, notre reportage sur Médine et La Mecque vues par un pèlerin français apporte un éclairage complémentaire.

Sasha est rédactrice pour Art Religieux. Passionnée par l’histoire des religions et le patrimoine culturel, elle analyse les textes fondateurs, les symboles et les traditions avec une approche rigoureuse et accessible. À travers des contenus documentés et neutres, elle contribue à éclairer les lecteurs sur les grandes croyances et leur influence sur les civilisations.

