La Bible chrétienne est sans doute le livre le plus copié, traduit, commenté et illustré de l’histoire occidentale. Pour un lecteur d’aujourd’hui, elle apparaît d’abord comme un texte : une collection de récits, de lois, de prières, de lettres et de visions. Pour un visiteur de cathédrale, elle est aussi une immense réserve d’images : chaque vitrail, chaque chapiteau sculpté, chaque fresque ou enluminure y puise ses sujets. Comprendre comment ce corpus s’est constitué, comment il s’est transmis et comment les artistes l’ont mis en forme permet de lire l’art sacré avec beaucoup plus de précision. Cet article propose un parcours pédagogique, du contenu des livres bibliques à leur iconographie, en passant par les grandes étapes de leur traduction et de leur diffusion.

Qu’est-ce que la Bible chrétienne ?
Le mot « Bible » vient du grec ta biblia, « les livres », un pluriel que la tradition latine a progressivement transformé en singulier. Ce détail linguistique est essentiel : la Bible n’est pas un livre unique écrit d’un seul jet, mais une véritable bibliothèque composée de textes rédigés en hébreu, en araméen et en grec, sur une période qui s’étend sur plus d’un millénaire. Selon la tradition chrétienne, ces textes sont inspirés et constituent la Parole de Dieu ; l’historien, lui, les aborde comme des documents de genres très variés, que l’on interprète en tenant compte de leur contexte, de leurs auteurs et de leurs destinataires. Les deux approches se complètent dans l’étude de l’art religieux, qui s’appuie à la fois sur le texte et sur sa réception.
Cette bibliothèque comprend deux grands ensembles. Le premier, l’Ancien Testament, reprend pour l’essentiel les Écritures d’Israël ; le second, le Nouveau Testament, rassemble les écrits des premières communautés chrétiennes. Les chrétiens lisent l’ensemble comme une histoire du salut qui culmine en Jésus-Christ, d’où l’habitude des artistes médiévaux de placer face à face un épisode de l’un et un épisode de l’autre. Pour approfondir le premier volet, vous pouvez consulter notre article sur l’Ancien Testament et ses auteurs, qui détaille la composition de cette première partie.
Une bibliothèque de livres de genres différents
Parler de « la Bible » en bloc revient à gommer une diversité qui frappe dès qu’on ouvre le volume. On y trouve des récits fondateurs comme la Genèse ou l’Exode, des codes juridiques, des chroniques royales, des recueils de proverbes, des poèmes amoureux, des prières chantées, des oracles de prophètes et, côté chrétien, des biographies de Jésus, un récit des origines de l’Église, des lettres adressées à des communautés et un livre de visions, l’Apocalypse. Chaque genre appelle une lecture spécifique : on ne lit pas un psaume comme une généalogie, ni une parabole comme une chronique. Les artistes ont fait ce même tri, en privilégiant les épisodes les plus narratifs et les plus symboliques.
- Les livres historiques et narratifs : Genèse, Exode, Josué, Rois, mais aussi les Évangiles et les Actes des Apôtres, source privilégiée des cycles peints et sculptés.
- Les livres de sagesse et de prière : Psaumes, Proverbes, Job, Cantique des cantiques, abondamment copiés et illustrés dans les psautiers médiévaux.
- Les livres prophétiques : Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, dont les visions ont nourri l’iconographie du Jugement dernier.
- Les lettres apostoliques : Paul, Pierre, Jean, Jacques, Jude, moins illustrées mais décisives pour la théologie.
- Les écrits apocalyptiques : Daniel et l’Apocalypse de Jean, matrice des grands cycles de la fin des temps.
Le canon : quels livres font partie de la Bible ?
On appelle « canon » la liste des livres reconnus comme faisant autorité dans une communauté. Pour le Nouveau Testament, les vingt-sept livres actuels sont attestés ensemble au IVe siècle, dans la lettre pascale d’Athanase d’Alexandrie (367) puis dans plusieurs conciles régionaux. Pour l’Ancien Testament, la situation est plus nuancée. Les Églises catholique et orthodoxes reçoivent des livres écrits en grec, comme la Sagesse, le Siracide, Tobie, Judith ou les Maccabées, que les Églises issues de la Réforme ne retiennent pas dans leur canon, les plaçant parfois dans une section à part dite « apocryphe » ou « deutérocanonique ». C’est pourquoi le nombre total de livres varie selon les traditions, et pourquoi deux Bibles imprimées ne contiennent pas exactement le même sommaire.
- Bible catholique : 73 livres, soit 46 pour l’Ancien Testament et 27 pour le Nouveau, canon fixé solennellement par le concile de Trente en 1546.
- Bible protestante : 66 livres, soit 39 pour l’Ancien Testament, qui suit le canon hébraïque, et 27 pour le Nouveau.
- Bibles orthodoxes : un canon plus large que le canon catholique selon les Églises, avec des livres supplémentaires comme le troisième livre des Maccabées ou le Psaume 151.
Cette question dépasse la simple comptabilité. Elle renvoie à la place accordée à la Septante, la traduction grecque des Écritures hébraïques réalisée à Alexandrie entre le IIIe et le Ier siècle avant notre ère, que les premiers chrétiens, de langue grecque, ont largement utilisée. Elle explique aussi pourquoi certains sujets, comme l’histoire de Judith et Holopherne ou celle de Suzanne et les vieillards, sont très présents dans la peinture occidentale des siècles catholiques, alors qu’ils sont plus rares dans l’art des pays protestants. Pour mesurer la différence entre ces deux approches, notre article sur la différence entre la foi catholique et la foi protestante offre un éclairage complémentaire.
Des langues d’origine aux traductions : une longue transmission
Aucun original autographe des livres bibliques ne nous est parvenu. Ce que nous possédons, ce sont des copies, parfois très anciennes. Les manuscrits des mers Morte, découverts à Qumrân à partir de 1947, apportent des témoins hébreux datant d’avant notre ère. Pour le Nouveau Testament, les plus célèbres manuscrits complets sont les grands codex onciaux du IVe siècle, le Vaticanus, conservé à la Bibliothèque apostolique vaticane, et le Sinaiticus, dont l’essentiel est aujourd’hui à la British Library. Ces volumes, écrits en lettres capitales grecques sur du parchemin, témoignent du passage du rouleau au codex, c’est-à-dire du livre composé de pages reliées, une innovation que les chrétiens ont adoptée très tôt et qui a profondément marqué l’histoire du livre.
Très vite, la Bible a été traduite. En Occident, la version latine la plus influente est la Vulgate, entreprise à la fin du IVe siècle par saint Jérôme à la demande du pape Damase. Elle est restée le texte de référence de l’Église latine pendant plus d’un millénaire. Au XVIe siècle, la Réforme relance le mouvement des traductions en langue vivante, avec la Bible de Luther en allemand (Nouveau Testament en 1522, Bible complète en 1534), puis de nombreuses versions en anglais, en français et dans d’autres langues. Au XXe siècle, la Bible de Jérusalem (1956) et la Traduction œcuménique de la Bible, dont nous avons raconté les cinquante ans d’histoire, ont donné au lectorat francophone des éditions annotées fondées sur l’exégèse moderne.
| Période | Repère | Intérêt pour l’histoire du texte et de l’art |
|---|---|---|
| IIIe–Ier s. av. J.-C. | Septante, traduction grecque à Alexandrie | Texte biblique des premiers chrétiens hellénophones |
| IVe siècle | Codex Vaticanus et Codex Sinaiticus | Plus anciennes Bibles grecques quasi complètes |
| Fin du IVe siècle | Vulgate de saint Jérôme | Texte latin de référence de l’Occident médiéval |
| Vers 800 | Livre de Kells, évangiles enluminés | Sommet de l’art insulaire irlandais |
| Vers 1455 | Bible de Gutenberg à Mayence | Premier grand livre imprimé en caractères mobiles en Europe |
| 1522–1534 | Bible de Luther | Traduction allemande, essor des Bibles illustrées gravées |
| 1546 | Concile de Trente | Définition du canon catholique, usage de la Vulgate |
| 1956 et 1975 | Bible de Jérusalem, TOB | Éditions annotées en français |
La Bible dans l’art : des manuscrits aux cathédrales
Pendant plus de mille ans, la Bible a été d’abord un objet précieux avant d’être un livre de lecture personnelle. Dans les monastères, les scriptoria produisaient des évangéliaires et des bibles dont l’écriture, la reliure et les images étaient autant d’actes de dévotion. Les plus grands chefs-d’œuvre de l’enluminure sont d’inspiration biblique : le Livre de Kells, avec ses pages-tapis et ses initiales entrelacées, la Bible de Charles le Chauve ou celle de Saint-Paul-hors-les-Murs à l’époque carolingienne, les Bibles romanes dites « géantes » comme celle de Souvigny, puis, au XIIIe siècle, la Bible moralisée, dont les médaillons juxtaposent l’épisode biblique et son commentaire allégorique. L’image n’est jamais une simple illustration : elle interprète le texte et guide la lecture.

Hors du monastère, le même répertoire se déploie à très grande échelle sur les murs des églises. Les portails sculptés de Chartres ou d’Amiens, les vitraux de la Sainte-Chapelle, les fresques romanes de Saint-Savin-sur-Gartempe ou les mosaïques byzantines racontent la Création, la Chute, l’histoire des patriarches, la vie du Christ et le Jugement. Une formule attribuée au pape Grégoire le Grand, selon laquelle l’image est pour les illettrés ce que l’écriture est pour ceux qui savent lire, a longtemps servi à justifier cet usage pédagogique. L’historien d’art nuance l’idée d’une simple « Bible des pauvres » : ces programmes sont conçus par des clercs et reflètent une théologie savante, notamment par le jeu des correspondances entre les deux Testaments.
« L’ignorance des Écritures, c’est l’ignorance du Christ. »
Saint Jérôme, prologue de son Commentaire sur Isaïe
Gutenberg et l’imprimerie : un tournant pour la Bible
Vers 1455, à Mayence, Johannes Gutenberg et ses associés achèvent l’impression d’une Bible latine en deux volumes, dite « Bible à 42 lignes » d’après le nombre de lignes par colonne. Environ cent quatre-vingts exemplaires auraient été tirés, sur papier et sur vélin, et une cinquantaine subsiste aujourd’hui. Ces exemplaires étaient ensuite rubriqués et décorés à la main, ce qui montre que l’imprimerie naissante n’a pas supprimé l’enluminure mais s’est d’abord appuyée sur elle. La Bibliothèque nationale de France conserve deux exemplaires qui ont été numérisés et mis en ligne dans Gallica. Dans les décennies suivantes, la gravure sur bois permet de multiplier les images : les Bibles illustrées de Cologne ou de Nuremberg, puis les bois de Dürer pour l’Apocalypse en 1498, diffusent partout en Europe des compositions que peintres et sculpteurs reprennent à leur tour.
Lire les images bibliques : quelques clés d’iconographie
Reconnaître un épisode biblique dans une œuvre suppose de repérer des attributs, des gestes et des compositions codifiées. L’Annonciation montre un ange et une Vierge souvent accompagnés d’un lys ; le Baptême du Christ associe l’eau du Jourdain, la colombe et la voix du Père ; la Crucifixion rassemble Marie et Jean au pied de la croix. Les quatre évangélistes sont, eux, identifiés par un emblème tiré de la vision d’Ézéchiel et de l’Apocalypse, le tétramorphe, présent aussi bien dans les manuscrits que dans les tympans romans. Notre article sur les anges détaille d’ailleurs la figure de l’ange, très présente dans ces récits.
| Évangéliste | Emblème | Signification traditionnelle |
|---|---|---|
| Matthieu | L’homme ailé | L’humanité du Christ, ouverture par la généalogie |
| Marc | Le lion | La voix dans le désert, la Résurrection |
| Luc | Le taureau | Le sacrifice, évangile ouvert par le prêtre Zacharie |
| Jean | L’aigle | La contemplation, l’élévation spirituelle du prologue |
Autre clé de lecture : la typologie, qui met en regard un « type » de l’Ancien Testament et son « antitype » du Nouveau. Le sacrifice d’Isaac annonce ainsi la Passion, Jonas rejeté par le poisson préfigure la Résurrection, et le serpent d’airain levé par Moïse annonce le Christ en croix. Cette logique structure la Bible des pauvres, ces recueils d’images gravés ou enluminés à la fin du Moyen Âge, et elle explique l’organisation de nombreux vitraux, comme ceux de la cathédrale de Bourges. Elle vaut aussi pour des épisodes célèbres, que l’on retrouve par exemple dans notre étude de la figure de Moïse.
Le saviez-vous ? Les chapitres et les versets
Comment aborder la Bible aujourd’hui ?
Que l’on soit croyant, curieux de culture ou amateur d’art, quelques principes de lecture évitent les contresens. Il est utile de choisir une édition annotée, qui signale les genres littéraires, les variantes de manuscrits et les parallèles entre passages. Il est tout aussi important de replacer chaque texte dans son époque : un récit de la Genèse ne se lit pas comme un reportage, mais comme une réflexion sur l’origine, la condition humaine et la relation à Dieu. Enfin, la lecture en rapport avec la liturgie est éclairante, puisque c’est dans la célébration que les textes ont été choisis, découpés et chantés, comme nous l’expliquons dans notre article sur la liturgie.

- Commencer par un Évangile, souvent celui de Marc, le plus court, avant d’aborder Luc et Jean.
- Lire un récit de l’Ancien Testament, puis chercher une œuvre d’art qui l’illustre pour comparer texte et image.
- S’aider d’introductions et de notes pour identifier le genre littéraire, la date probable et le public visé.
- Visiter une église en repérant les scènes bibliques, des portails aux vitraux, pour relier lecture et patrimoine.
Les visiteurs de monuments classés doivent aussi garder à l’esprit que ces décors bibliques sont fragiles. Dans un édifice inscrit ou classé au titre des monuments historiques, tout projet de nettoyage, de restauration de vitraux ou de peintures murales relève d’autorisations encadrées, avec l’intervention de l’Architecte des Bâtiments de France et de la DRAC, et peut bénéficier de soutiens comme ceux de la Fondation du patrimoine. Cet article est informatif et ne remplace pas l’avis d’un conservateur, d’un restaurateur d’art ou d’un architecte du patrimoine.
Questions fréquentes sur la Bible chrétienne
Combien de livres compte la Bible chrétienne ?
Cela dépend de la tradition. La Bible catholique compte 73 livres, la Bible protestante 66, et les Bibles orthodoxes un peu plus de livres que la catholique selon les Églises. L’écart vient uniquement de l’Ancien Testament, puisque le Nouveau Testament compte vingt-sept livres pour toutes les confessions. Les livres supplémentaires sont écrits en grec et transmis par la Septante, ce qui explique leur présence dans les canons catholique et orthodoxes. Pour un lecteur francophone, les éditions catholiques et œcuméniques les présentent au sein de l’Ancien Testament, alors que beaucoup d’éditions protestantes les regroupent à part ou les omettent.
Quelle est la différence entre la Bible et l’Évangile ?
La Bible désigne l’ensemble des livres des deux Testaments, alors que l’Évangile, mot grec signifiant « bonne nouvelle », désigne soit le message annoncé par Jésus, soit chacun des quatre textes attribués à Matthieu, Marc, Luc et Jean. Les évangiles ne sont donc qu’une partie du Nouveau Testament. Notre article consacré à la différence entre Bible et Évangile développe ce point et en donne les repères.
Qui a écrit la Bible ?
La Bible est l’œuvre de nombreux auteurs, scribes et rédacteurs, souvent anonymes, qui ont écrit, transmis et remanié des traditions pendant des siècles. Les spécialistes parlent d’un processus de composition progressif, tandis que la tradition croyante affirme que l’inspiration divine se manifeste à travers ces auteurs humains. Pour le Nouveau Testament, les textes sont attribués à une génération de témoins et de disciples, principalement entre les années 50 et 100 de notre ère.
Pourquoi la Bible a-t-elle tant inspiré les artistes ?
Parce qu’elle offre des récits très visuels, des personnages forts et des symboles aisément reconnaissables, de la Création à l’Apocalypse. Ses épisodes ont aussi été constamment relus par la liturgie et la prédication, qui leur donnaient une actualité permanente. Enfin, les commanditaires, évêques, abbés, confréries ou princes, y trouvaient un langage commun pour leurs décors religieux, de la basilique à la chapelle privée.
En résumé
La Bible chrétienne se présente à la fois comme un ensemble de textes, un objet matériel, une tradition de lecture et un trésor d’images. Savoir comment son canon a été fixé, comment la Vulgate, les Bibles de la Réforme et l’imprimerie l’ont diffusée, puis comment les artistes en ont fait leur répertoire principal, permet de déchiffrer bien des œuvres. La prochaine fois que vous entrerez dans une église, regardez le portail, les vitraux ou le retable : vous y retrouverez, en images, les pages de ce livre aux multiples voix. Les différentes confessions chrétiennes ne le lisent pas exactement de la même manière, et c’est précisément ce que l’art sacré permet d’observer avec respect et curiosité.

Sasha est rédactrice pour Art Religieux. Passionnée par l’histoire des religions et le patrimoine culturel, elle analyse les textes fondateurs, les symboles et les traditions avec une approche rigoureuse et accessible. À travers des contenus documentés et neutres, elle contribue à éclairer les lecteurs sur les grandes croyances et leur influence sur les civilisations.

