Saint Blaise : histoire, légendes et iconographie d’un évêque martyr
Fêté chaque 3 février dans le calendrier occidental, saint Blaise compte parmi les figures les plus attachantes de l’hagiographie chrétienne. Évêque de Sébaste en Arménie au tournant du IVe siècle, il est resté dans la mémoire populaire comme le protecteur des maux de gorge, le compagnon des animaux sauvages et le saint auquel une cité entière, Dubrovnik, doit sa légende fondatrice. Son iconographie, reconnaissable entre toutes avec ses peignes de fer et ses cierges croisés, a traversé les siècles à travers les retables, les vitraux et les fresques de toute l’Europe chrétienne. Cet article se propose de retracer, avec toute la prudence requise face à des sources hagiographiques tardives, l’histoire de saint Blaise, les légendes qui ont façonné son culte et la richesse de sa représentation dans l’art sacré.

Un médecin devenu évêque de Sébaste
Selon la tradition transmise par les Actes de son martyre, rédigés plusieurs siècles après sa mort, Blaise exerçait la médecine dans sa ville natale de Sébaste, en Petite Arménie, avant d’être élevé à l’épiscopat par acclamation populaire, à la mort de son prédécesseur. Cette double compétence, médicale et pastorale, explique en partie pourquoi le saint fut très tôt invoqué contre les maladies, en particulier celles qui touchent la gorge et les voies respiratoires. Les récits le décrivent comme un pasteur retiré dans une grotte du mont Argée pendant les persécutions, où il aurait vécu entouré d’animaux sauvages qu’il soignait et bénissait avant de recevoir les fidèles venus chercher soins et conseils spirituels. Cette image de l’évêque ermite, à la fois savant et thaumaturge, structure l’ensemble de son iconographie postérieure et permet de comprendre pourquoi les artistes l’ont si souvent représenté en compagnie d’une faune paisible, symbole de sa douceur pastorale autant que de son pouvoir sur la création.
Le martyre de saint Blaise sous l’empereur Licinius
L’histoire situe la mort de Blaise vers 316, sous le règne de l’empereur Licinius, dans le contexte des dernières persécutions antichrétiennes de l’Empire romain d’Orient. Arrêté sur ordre du gouverneur de Cappadoce, un certain Agricola, l’évêque aurait refusé de sacrifier aux idoles malgré les tortures infligées. Les Actes rapportent qu’il fut battu, que sa chair fut déchirée avec des peignes de fer utilisés par les cardeurs de laine, avant qu’il ne soit finalement décapité. Cette description, aussi terrible soit-elle, a directement donné naissance à l’attribut le plus caractéristique du saint dans l’art : le peigne de fer, instrument de supplice devenu, par un retournement symbolique fréquent dans l’hagiographie, le signe de son triomphe sur la souffrance. C’est également ce détail qui explique le patronage de saint Blaise sur les cardeurs et les artisans de la laine, corporation qui l’adopta comme protecteur dans de nombreuses villes drapières d’Europe occidentale à partir du Moyen Âge.
| Période | Évènement |
|---|---|
| Fin du IIIe siècle | Naissance présumée à Sébaste, en Petite Arménie |
| Vers 300-310 | Élection comme évêque de Sébaste, retrait au mont Argée |
| Vers 316 | Arrestation, tortures aux peignes de fer et décapitation sous Licinius |
| XIe-XIIe siècle | Diffusion du culte en Occident, essor du rite de bénédiction des gorges |
| 971 | Selon la légende, apparition protectrice de saint Blaise à Raguse (Dubrovnik) |
| 1222 | Le concile d’Oxford interdit le travail le jour de sa fête en Angleterre |
| 2009 | Inscription de la fête de saint Blaise à Dubrovnik au patrimoine immatériel de l’UNESCO |
Les légendes fondatrices : l’enfant à l’arête et les animaux de la forêt
Deux récits légendaires expliquent l’essentiel de la dévotion à saint Blaise et structurent son iconographie narrative. Le premier raconte qu’une mère désespérée lui présenta son fils unique, qui étouffait après avoir avalé une arête de poisson : l’enfant aurait été guéri sur-le-champ par la seule intervention du saint, épisode qui fonde directement l’invocation de Blaise contre les maux de gorge. Le second récit, plus poétique, décrit sa retraite au mont Argée, où les bêtes sauvages seraient venues spontanément se rassembler autour de lui pour recevoir sa bénédiction ou pour être soignées de leurs blessures, sans jamais lui faire de mal. Cette scène de la communion pacifique entre l’homme de Dieu et la création animale a nourri toute une tradition picturale, dans laquelle Blaise apparaît en évêque debout au milieu d’un loup, d’un cerf ou d’un oiseau, dans un cadre forestier qui évoque autant le désert des Pères que le paradis retrouvé. Les peintres provençaux et italiens du XVIIe siècle, en particulier, ont affectionné ce motif du saint bénissant les animaux sauvages, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans plusieurs retables conservés en France.
« Per intercessionem Sancti Blasii, episcopi et martyris, liberet te Deus a malo gutteris et a quovis alio malo. » (Par l’intercession de saint Blaise, évêque et martyr, que Dieu te délivre du mal de gorge et de tout autre mal.)
Cette formule, prononcée depuis le Moyen Âge lors de la bénédiction des gorges, illustre bien la manière dont la piété populaire a transformé un martyr antique en protecteur quotidien, invoqué non pas dans l’abstrait mais pour un mal très concret et redouté à une époque où l’étouffement représentait un danger fréquent, notamment chez les enfants.
La bénédiction des gorges : un rite toujours vivant
Le rite de la bénédiction des gorges, célébré le 3 février ou le dimanche le plus proche, reste l’une des traditions liturgiques populaires les mieux conservées de l’Église catholique. Le prêtre approche deux cierges bénits, disposés en croix, de la gorge du fidèle, tout en prononçant la formule d’intercession de saint Blaise. Cette pratique, attestée depuis au moins le XIe siècle, s’appuie directement sur la légende de l’enfant guéri et perpétue le lien entre le saint médecin devenu évêque et sa fonction de guérisseur. Dans certaines paroisses, notamment en Europe centrale et dans les communautés d’origine italienne ou croate, la bénédiction s’accompagne encore de processions et de bénédictions collectives, signe de la vitalité persistante de ce culte plus de mille sept cents ans après la mort du saint. Les artistes qui ont représenté cette scène liturgique, plus rares que ceux illustrant le martyre, insistent généralement sur le geste des cierges croisés, devenu à lui seul un signe iconographique suffisant pour identifier saint Blaise sans autre attribut.
Les attributs iconographiques de saint Blaise
Dans l’art sacré occidental, saint Blaise appartient à la grande famille des évêques martyrs, représenté en habits pontificaux avec mitre et crosse, mais il se distingue toujours par un ou plusieurs attributs narratifs qui renvoient directement à sa légende. Le peigne de fer, parfois représenté planté dans sa chair ou simplement tenu à la main, demeure le signe le plus sûr pour l’identifier parmi les nombreux saints évêques du calendrier. Les cierges croisés, l’enfant agenouillé à ses pieds ou l’animal sauvage à ses côtés complètent selon les œuvres cette signalétique iconographique, que les commanditaires médiévaux et modernes ont su décliner avec une grande liberté formelle tout en conservant la lisibilité du personnage.
| Attribut | Signification |
|---|---|
| Peigne de fer | Instrument du martyre, devenu emblème du saint et des cardeurs de laine |
| Cierges croisés | Rite de la bénédiction des gorges, protection contre l’étouffement |
| Mitre et crosse épiscopales | Rappel de sa fonction d’évêque de Sébaste |
| Animaux sauvages (loup, cerf, oiseau) | Légende de la retraite au mont Argée et de la communion avec la création |
| Enfant agenouillé | Miracle de l’enfant guéri de l’arête de poisson |
Le saviez-vous ? Le patronage de saint Blaise sur les cardeurs et les métiers de la laine explique la présence de son culte dans de nombreuses villes textiles d’Europe, de la Flandre à l’Italie du Nord. Le poète Pierre de Ronsard lui consacra une hymne en 1609, tandis que Victor Hugo emprunta une résonance de son nom pour son héros Ruy Blas, signe de la popularité durable de cette figure dans la culture française bien au-delà du strict cadre religieux.
Saint Blaise et les Quatorze Saints Auxiliaires
Saint Blaise figure parmi les Quatorze Saints Auxiliaires, ce groupe de saints intercesseurs particulièrement invoqués en Europe centrale et rhénane à partir du XIVe siècle contre les fléaux de l’époque, épidémies et famines en tête. Cette dévotion collective a donné naissance à des ensembles artistiques remarquables, comme le retable des Quatorze Intercesseurs conservé au musée du Louvre, ou encore la basilique de Vierzehnheiligen, en Bavière, chef-d’œuvre du baroque tardif édifié par l’architecte Balthasar Neumann au XVIIIe siècle sur le lieu même d’apparitions attribuées à ces quatorze saints. En Alsace et dans plusieurs régions de tradition germanique, on trouve encore des retables ou des statuaires groupées consacrées à ces intercesseurs, où Blaise se reconnaît immanquablement à son peigne de fer, aux côtés de sainte Barbe, saint Georges ou sainte Catherine d’Alexandrie. Cette appartenance à un collège de saints protecteurs a renforcé sa notoriété bien au-delà de son diocèse d’origine et explique la diffusion très large de son iconographie dans l’art religieux d’Europe centrale.

Saint Blaise, saint patron de Dubrovnik
Nulle part ailleurs le culte de saint Blaise n’a pris une dimension aussi monumentale qu’à Dubrovnik, l’ancienne Raguse, dont il est le saint patron depuis le Xe siècle. Selon la tradition locale, le saint serait apparu en songe à un prêtre de la ville en 971 pour l’avertir d’une attaque imminente de la flotte vénitienne, permettant ainsi aux habitants d’organiser leur défense. Reconnaissante, la cité en fit son protecteur céleste : son effigie orne depuis lors les remparts, les portes fortifiées et le drapeau de la ville, tandis que la cathédrale abrite un riche trésor de reliquaires renfermant, selon la tradition, une partie du crâne, un bras et la gorge du saint, sertis dans une orfèvrerie byzantine remarquable. La fête de saint Blaise, célébrée chaque 3 février à Dubrovnik avec processions en costumes historiques et bénédiction solennelle, a été inscrite en 2009 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, consécration rare pour une fête patronale locale qui témoigne de la profondeur historique de ce lien entre une ville et son protecteur.
- La statue de saint Blaise surplombant la porte Pile, l’une des entrées historiques de la vieille ville de Dubrovnik
- Le reliquaire du crâne, conservé dans le trésor de la cathédrale de l’Assomption
- L’église Saint-Blaise baroque, reconstruite au XVIIIe siècle après un incendie, sur la place principale de la ville
- Les processions en costumes traditionnels croates lors de la fête du 3 février, reconnues par l’UNESCO
Un culte dispersé : les reliques de saint Blaise à travers l’Europe
Comme pour beaucoup de saints des premiers siècles, l’histoire des reliques de Blaise reflète davantage la piété médiévale et la multiplication des sanctuaires que la réalité archéologique de sa dépouille, dont le corps ne semble en réalité jamais avoir quitté l’Arménie. On recense néanmoins plusieurs têtes revendiquées comme authentiques, notamment à Naples, à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, à Montpellier et à Orbetello en Toscane, ainsi que des bras conservés de Rome à Marseille. Cette dispersion, loin d’affaiblir le culte, a au contraire permis sa diffusion dans des dizaines de sanctuaires, chapelles et paroisses à travers l’Europe, chacun développant sa propre iconographie locale du saint. Lorsque ces édifices sont protégés au titre des monuments historiques, ce qui est fréquent pour les chapelles rurales ou les églises paroissiales anciennes abritant un retable ou une statue de saint Blaise, toute intervention de restauration doit recevoir l’accord préalable de l’Architecte des Bâtiments de France et s’inscrire dans le cadre fixé par la Direction régionale des affaires culturelles compétente. Les propriétaires et affectataires peuvent par ailleurs solliciter le soutien de la Fondation du patrimoine pour financer ces travaux de conservation, mais un tel projet suppose toujours l’avis d’un conservateur ou d’un restaurateur d’art qualifié, cet article n’ayant qu’une vocation informative et ne pouvant se substituer à l’expertise d’un professionnel du patrimoine.
Un culte répandu bien au-delà de l’Arménie natale
Au-delà de Dubrovnik et de la France, le culte de saint Blaise a connu une diffusion remarquable dans l’ensemble du bassin méditerranéen puis, par le mouvement des migrations, jusqu’en Amérique latine. L’Italie compte à elle seule plus de cent vingt communes portant le nom de San Biagio, chacune ayant développé au fil des siècles ses propres rites de bénédiction et ses propres œuvres d’art dédiées au saint évêque. Sur l’île de Malte, plusieurs paroisses lui sont également consacrées, où sa fête donne lieu à des processions populaires proches de celles observées en Croatie. En Amérique centrale et dans les Caraïbes, le culte importé par les missionnaires espagnols et portugais s’est parfois superposé à des dévotions locales antérieures, donnant naissance à des formes de piété syncrétique où saint Blaise reste néanmoins toujours reconnaissable par son attribut du peigne de fer et sa fonction de protecteur des maux de gorge. Cette géographie très étendue du culte, qui contraste avec la sobriété des sources historiques disponibles sur la vie réelle du saint, illustre bien la manière dont l’art et la piété populaire peuvent donner à une figure locale une portée universelle, plus de mille sept cents ans après son martyre en Arménie.
Représenter saint Blaise dans l’art : peinture, sculpture, vitrail
La peinture religieuse des XVe au XVIIIe siècles a multiplié les représentations de saint Blaise, seul ou associé à d’autres saints intercesseurs comme sainte Catherine et sainte Barbe, dans des retables destinés aux chapelles de confréries ou aux corporations de métiers. Les inventaires du patrimoine mobilier français conservent ainsi de nombreux tableaux régionaux représentant le saint bénissant les animaux sauvages ou brandissant son attribut caractéristique, souvent au sein d’ensembles de retables baroques encore en place dans des églises de village. La sculpture n’est pas en reste, avec des statues polychromes en bois ou en pierre installées près des fonts baptismaux ou dans des niches latérales, où les fidèles venaient autrefois déposer un cierge en période de rhume ou d’angine. Le vitrail, enfin, a permis de diffuser la figure du saint dans la lumière colorée des églises gothiques, où sa silhouette épiscopale se détache généralement au sein d’un programme plus vaste consacré aux saints guérisseurs et protecteurs invoqués par la communauté paroissiale. Cette diversité de supports témoigne de la popularité durable d’un culte qui, sans avoir jamais connu l’éclat de figures majeures comme saint Martin ou saint Nicolas, a su s’ancrer profondément dans la dévotion locale à travers toute l’Europe chrétienne.

Foire aux questions sur saint Blaise
Quelle est la date de la fête de saint Blaise ?
L’Église catholique romaine célèbre saint Blaise le 3 février, tandis que les Églises orthodoxes de tradition byzantine le fêtent le 11 février, selon leur calendrier liturgique propre.
Pourquoi saint Blaise est-il invoqué pour les maux de gorge ?
Cette invocation remonte à la légende de l’enfant guéri d’une arête de poisson coincée dans la gorge par l’intervention du saint, épisode qui a donné naissance au rite médiéval de la bénédiction des gorges, toujours pratiqué aujourd’hui le jour de sa fête.
Qui sont les Quatorze Saints Auxiliaires ?
Il s’agit d’un groupe de quatorze saints intercesseurs, dont saint Blaise, particulièrement vénérés en Europe centrale et rhénane à partir du XIVe siècle contre les épidémies et les calamités, et qui ont inspiré des ensembles artistiques majeurs comme la basilique bavaroise de Vierzehnheiligen.
Où voir des œuvres représentant saint Blaise en France ?
De nombreuses églises paroissiales françaises conservent des tableaux, retables ou statues de saint Blaise, recensés dans l’inventaire général du patrimoine culturel ; ces œuvres, souvent protégées au titre des monuments historiques, se rencontrent en particulier dans les régions de tradition drapière et dans le sud-est de la France.
Conclusion
Loin d’être une figure mineure de l’hagiographie chrétienne, saint Blaise incarne la manière dont un martyr antique, connu seulement à travers des récits tardifs et parfois légendaires, a pu façonner un culte durable et une iconographie d’une remarquable cohérence. Du peigne de fer aux cierges croisés, en passant par les animaux sauvages du mont Argée et les remparts de Dubrovnik, chaque attribut raconte un pan de son histoire et invite à une lecture attentive des œuvres qui le représentent. Pour prolonger la découverte des saints et de leur iconographie dans l’art sacré, on pourra consulter les portraits de saint Sylvain, de saint Marius, de saint Richard de Chichester ou encore de saint Léandre de Séville, autant de figures dont l’histoire et la représentation artistique éclairent, chacune à leur manière, la richesse du patrimoine chrétien.

Sasha est rédactrice pour Art Religieux. Passionnée par l’histoire des religions et le patrimoine culturel, elle analyse les textes fondateurs, les symboles et les traditions avec une approche rigoureuse et accessible. À travers des contenus documentés et neutres, elle contribue à éclairer les lecteurs sur les grandes croyances et leur influence sur les civilisations.

