Chaque année, la même question revient dans les familles, les mosquées et les rédactions : quel sera le début et la fin du Ramadan ? Derrière cette interrogation en apparence pratique se cache l’une des réalités les plus fascinantes de la civilisation islamique : un calendrier entièrement réglé sur la Lune, dont chaque mois commence avec l’apparition d’un mince croissant au couchant. Ce hilal, que les astronomes de Bagdad, du Caire ou de Samarcande ont scruté pendant des siècles, a façonné la science, les instruments, l’architecture et jusqu’à l’imaginaire visuel de l’islam. Il explique aussi pourquoi les dates annoncées diffèrent parfois d’un pays à l’autre, voire d’une institution à l’autre au sein d’un même pays. Dans cet article, nous vous proposons de comprendre les règles qui fixent le mois de jeûne, les méthodes en présence et leurs arguments, puis de découvrir comment ce rendez-vous lunaire s’est inscrit dans l’art sacré islamique.
Précisons d’emblée notre démarche. Art Religieux aborde les traditions religieuses comme un objet d’étude, avec respect et distance descriptive. Le débat sur la fixation des dates oppose des juristes, des astronomes et des institutions qui disposent chacun d’arguments sérieux ; notre rôle n’est pas de trancher, mais d’éclairer. On évoque souvent un « mythe de l’unité », c’est-à-dire l’idée selon laquelle tous les musulmans du monde devraient commencer le jeûne le même jour. Or l’histoire montre que la diversité des dates est ancienne, qu’elle découle de la nature même de l’observation lunaire et qu’elle a été discutée par les savants dès les premiers siècles de l’islam. Comprendre cette pluralité permet de lire les annonces de chaque année avec davantage de sérénité, et de mieux saisir ce que le ciel nocturne représente pour cette tradition.
Le Ramadan, neuvième mois d’un calendrier lunaire
Le calendrier musulman, appelé calendrier hégirien, prend pour point de départ l’Hégire, l’émigration du Prophète de La Mecque vers Médine en 622 de l’ère chrétienne. Il compte douze mois lunaires de vingt-neuf ou trente jours, soit une année d’environ 354 ou 355 jours. Contrairement au calendrier hébraïque, qui ajoute périodiquement un mois intercalaire pour rester en phase avec les saisons, le calendrier hégirien est purement lunaire. Il glisse donc d’environ onze jours chaque année par rapport au calendrier grégorien. Le Ramadan, neuvième mois, se déplace ainsi à travers toutes les saisons : il était estival au début des années 2010, il est désormais hivernal, et il parcourt l’ensemble de l’année solaire en un peu plus de trente-deux ans. Pour découvrir les noms et la prononciation des douze mois, vous pouvez consulter notre article consacré aux mois de l’année en arabe.
Selon la tradition islamique, le Ramadan occupe une place singulière parce qu’il est associé à la révélation du Coran. La sourate de la Vache (2, 185) le désigne comme le mois au cours duquel le Coran a été descendu, et en fait le cadre du jeûne prescrit aux croyants. Ce jeûne, l’un des cinq piliers de l’islam, consiste à s’abstenir de manger, de boire et de relations conjugales de l’aube au coucher du soleil. Mais le texte coranique ne fixe aucune date solaire : il rattache le jeûne au mois lunaire lui-même. Toute la question du début et de la fin du Ramadan revient donc à déterminer à quel moment précis un mois lunaire commence. C’est là que l’astronomie, le droit musulman et la pratique communautaire se rencontrent, parfois se croisent, et donnent naissance à des usages différents selon les régions et les époques.
Le hilal, croissant qui ouvre et ferme le mois
Dans la tradition islamique, un mois commence avec l’observation du hilal, le premier fin croissant visible après la nouvelle lune. Astronomiquement, la nouvelle lune, ou conjonction, correspond au moment où la Lune passe entre la Terre et le Soleil : elle est alors totalement invisible. Quelques heures, parfois plus d’une journée plus tard, un filet de lumière devient perceptible juste après le coucher du soleil, bas sur l’horizon ouest. Sa visibilité dépend de plusieurs paramètres : l’âge de la Lune depuis la conjonction, sa hauteur au-dessus de l’horizon, l’écart angulaire qui la sépare du Soleil, la transparence de l’atmosphère et même l’acuité visuelle de l’observateur. Un croissant âgé de moins de quinze heures reste en général impossible à voir à l’œil nu, tandis qu’au-delà de vingt-quatre heures il devient beaucoup plus facile à repérer par temps clair.
Le soir du 29 du mois de Chaabane, qui précède le Ramadan, les observateurs guettent donc l’horizon. Si le croissant est aperçu et le témoignage jugé recevable, le jeûne commence dès le lendemain. S’il ne l’est pas, le mois de Chaabane est complété à trente jours, et le Ramadan débute le surlendemain. La même procédure se répète le 29 Ramadan pour fixer l’Aïd el-Fitr, la fête de la rupture du jeûne. Cette règle repose sur une parole attribuée au Prophète, rapportée notamment par les recueils d’al-Bukhari et de Muslim, qui fait de la vue du croissant le signal du jeûne comme de sa rupture. Elle entraîne une conséquence simple mais importante : un mois lunaire ne peut compter que vingt-neuf ou trente jours, si bien que le Ramadan ne dure jamais ni vingt-huit ni trente et un jours, quelle que soit la méthode retenue.
« Jeûnez lorsque vous le voyez et rompez le jeûne lorsque vous le voyez ; si le ciel est couvert, complétez le nombre de jours. »
Hadith rapporté par al-Bukhari et Muslim (traduction usuelle)
Pourquoi les dates diffèrent selon les pays
Si la règle générale fait consensus, son application a donné lieu dès le Moyen Âge à des discussions nourries. Une première question porte sur la portée géographique de l’observation : un croissant aperçu à un endroit vaut-il pour le monde entier, ou seulement pour les régions qui partagent le même horizon ? Les juristes parlent ici d’ikhtilaf al-matali’, la « divergence des levers ». Certaines écoles ont admis qu’une observation fiable s’impose à tous les musulmans qui en sont informés, d’autres ont estimé que chaque région doit s’en tenir à son propre ciel. La Lune n’étant pas visible au même moment partout sur la planète, deux pays éloignés peuvent légitimement débuter le jeûne à un jour d’écart. Loin d’être une anomalie moderne, cette situation était courante à l’époque où les nouvelles voyageaient lentement et où chaque ville organisait sa propre veille du croissant.
Une deuxième question concerne la place du calcul astronomique. Dès les IXe et Xe siècles, des savants comme al-Battani, puis al-Biruni ou Ibn Yunus au Caire fatimide, ont élaboré des tables capables de prévoir la conjonction et d’estimer la visibilité du croissant. Pourtant, la majorité des juristes a longtemps considéré que le calcul pouvait éclairer l’observation, mais non la remplacer, puisque le texte parle de « voir ». D’autres, minoritaires dans l’histoire mais plus nombreux aujourd’hui, jugent que la finalité de la règle est la certitude, et que le calcul moderne, précis à la minute près, remplit mieux cet objectif qu’un regard humain soumis aux nuages et à l’erreur. Entre ces deux pôles, de nombreuses institutions adoptent des positions intermédiaires : le calcul sert à écarter les témoignages impossibles, tandis que l’observation effective reste le critère décisif.
Les grandes méthodes en usage aujourd’hui
| Méthode | Principe | Exemples d’usage | Point fort | Limite |
|---|---|---|---|---|
| Observation locale | Chaque pays s’en tient au croissant vu sur son propre territoire | Maroc, Pakistan, nombreuses communautés d’Asie du Sud | Fidélité à la lettre de la tradition | Annonce tardive, la veille au soir |
| Observation étendue | Une observation fiable faite ailleurs est acceptée | Pays et mosquées suivant l’annonce saoudienne | Convergence entre communautés | Dépend de la fiabilité de témoignages lointains |
| Calcul astronomique | Le mois commence selon des critères de visibilité calculés à l’avance | Turquie (Diyanet), Conseil de jurisprudence d’Amérique du Nord | Dates connues longtemps à l’avance | Contesté par les tenants de l’observation effective |
| Méthode mixte | Le calcul écarte les observations impossibles, l’observation tranche | Commissions réunies lors de la Nuit du doute | Compromis entre science et tradition | Décalages possibles avec les pays voisins |
Aucun de ces systèmes n’est « le bon » au sens absolu : chacun repose sur une lecture argumentée des sources et sur un choix de priorités, entre fidélité au geste d’observation, recherche de prévisibilité et souci de cohésion communautaire. En pratique, les écarts se limitent presque toujours à un jour, rarement deux. Ils tiennent au fait qu’un croissant très jeune peut être visible en Amérique du Sud le soir même où il reste invisible au Moyen-Orient, ou que les autorités d’un pays acceptent un témoignage que les astronomes jugent improbable. Plusieurs tentatives d’harmonisation ont vu le jour, comme le congrès international réuni à Istanbul en 2016, qui a proposé un calendrier hégirien unifié fondé sur le calcul. Son adoption reste toutefois partielle, et chaque autorité nationale conserve sa propre doctrine, ce qui entretient chaque année la même diversité d’annonces.
En France, entre Nuit du doute et calcul
La France illustre bien cette pluralité. Faute d’autorité religieuse unique, plusieurs instances annoncent le début et la fin du Ramadan. La Grande Mosquée de Paris organise traditionnellement la Nuit du doute, le soir du 29 Chaabane : une commission religieuse s’y réunit, examine les témoignages d’observation ainsi que les données astronomiques, puis communique la date retenue. Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a, de son côté, défendu à plusieurs reprises le recours au calcul, afin de publier les dates longtemps à l’avance, ce qui facilite l’organisation des familles, des entreprises et des établissements scolaires. Ces deux logiques ne s’excluent pas, mais elles peuvent produire un décalage d’une journée. Dans les faits, les fidèles résolvent le plus souvent la question en suivant simplement la mosquée qu’ils fréquentent ou la fédération à laquelle leur communauté est rattachée.
L’année 2026 en a offert une illustration récente. Le CFCM avait annoncé un début de jeûne le jeudi 19 février 2026, tandis que la Grande Mosquée de Paris, à l’issue de sa Nuit du doute du 17 février, et plusieurs fédérations ont retenu le mercredi 18 février. L’Aïd el-Fitr a ensuite été célébré le vendredi 20 mars 2026 selon le CFCM. Ces échéances étant désormais passées, l’attention se porte sur le Ramadan 1448 de l’Hégire. Selon les projections astronomiques, il devrait débuter aux alentours du lundi 8 février 2027, la Nuit du doute étant attendue le dimanche 7 février au soir ; l’Aïd el-Fitr tomberait alors vers le 9 ou le 10 mars 2027. Ces dates restent prévisionnelles et ne seront confirmées par les instances religieuses qu’à l’approche du mois.
| Année hégirienne | Début du jeûne en France | Aïd el-Fitr | Statut |
|---|---|---|---|
| 1446 H | 1er mars 2025 | 30 mars 2025 | Passé |
| 1447 H | 18 ou 19 février 2026 selon les instances | 20 mars 2026 | Passé |
| 1448 H | Vers le 8 février 2027 | Vers le 9 ou 10 mars 2027 | Prévisionnel |
| 1449 H | Vers le 28 janvier 2028 | Vers le 26 ou 27 février 2028 | Prévisionnel |
| 1451 et 1452 H | Vers le 5 janvier 2030, puis vers le 26 décembre 2030 | Début février 2030, puis fin janvier 2031 | Deux Ramadans la même année civile |
Le croissant dans l’art sacré islamique
Si le hilal règle le temps liturgique, il n’est pas pour autant, à l’origine, un symbole religieux de l’islam. Les premières générations musulmanes n’ont pas fait du croissant un emblème ; l’art islamique des premiers siècles privilégie l’écriture, le décor végétal et la géométrie. Le croissant apparaît certes sur des monnaies et des étendards, héritage de traditions byzantines et perses, mais son association visuelle avec l’islam s’affirme surtout à l’époque ottomane. Les coupoles et minarets de l’Empire se couronnent alors d’un alem, un fleuron métallique souvent terminé par un croissant, et ce motif se diffuse dans une grande partie du monde musulman aux XIXe et XXe siècles. Aujourd’hui, il orne de nombreuses mosquées, des drapeaux et des décorations festives, au point d’être perçu comme un signe identitaire, même si beaucoup de théologiens rappellent qu’il n’a aucun statut doctrinal.

Ce glissement du calendrier vers l’emblème est révélateur de la manière dont l’art sacré se nourrit de la pratique. Le croissant qui ouvre le Ramadan est celui que les fidèles cherchent des yeux ; il devient naturellement le motif qui annonce le mois dans les rues et dans les maisons. À Istanbul, les mosquées impériales tendent entre leurs minarets des mahya, messages lumineux formés autrefois de lampes à huile, puis d’ampoules, qui affichent pendant le Ramadan des formules pieuses ou de petits dessins. Cette tradition, attestée depuis le XVIIe siècle, transforme l’architecture en support d’une écriture de lumière suspendue dans la nuit. Le lien entre la lumière, le mois de jeûne et l’édifice sacré se retrouve aussi dans les mosquées de l’Hexagone, dont nous retraçons l’histoire dans notre article sur l’art et l’architecture islamique en France.
Astronomes, astrolabes et muwaqqit : la science au service du temps sacré
La nécessité de connaître le début des mois, mais aussi l’heure des cinq prières et la direction de La Mecque, a fait de l’astronomie une science étroitement liée à la pratique religieuse dans le monde islamique médiéval. Du IXe au XVe siècle, des observatoires se sont succédé à Bagdad, au Caire, à Maragha en Iran, puis à Samarcande, où le prince Ulugh Beg fit construire dans les années 1420 un observatoire doté d’un gigantesque sextant maçonné. Les savants y ont affiné les tables astronomiques, appelées zij, qui permettaient de prévoir la position de la Lune. Dans les grandes mosquées apparaît à partir du XIIIe siècle une fonction nouvelle, celle du muwaqqit, ou gardien du temps, chargé de déterminer les heures de prière et de conseiller les autorités lors des observations du croissant. Ce métier savant a laissé une riche production de traités, de cadrans solaires et d’instruments.
Parmi ces instruments, l’astrolabe occupe une place à part, à la fois outil scientifique et véritable objet d’art. Hérité de l’Antiquité grecque, perfectionné par les savants de langue arabe, il permet de mesurer la hauteur des astres, de déterminer l’heure et de résoudre de nombreux problèmes de géométrie céleste. Les ateliers de Bagdad, d’al-Andalus, du Caire ou d’Ispahan ont produit des astrolabes en laiton d’une grande finesse, gravés d’inscriptions calligraphiées, de noms d’étoiles et de motifs d’entrelacs. Leur araignée, la pièce ajourée qui figure la voûte céleste, est souvent traitée comme une dentelle végétale. Plusieurs musées européens, du Louvre à l’Institut du monde arabe, conservent de ces pièces où la précision du calcul se mêle à l’élégance du décor, témoignant de l’union entre science et beauté que recherchaient les artisans du monde islamique.
Les objets et les décors du mois de jeûne
Au-delà de l’architecture et de la science, le Ramadan a suscité toute une culture matérielle, dont une partie relève de l’art sacré au sens strict et une autre des traditions populaires. Ces objets accompagnent le rythme si particulier du mois : les veillées nocturnes, la lecture intégrale du Coran, la rupture du jeûne au coucher du soleil et les prières surérogatoires du soir, appelées tarawih. Beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui conservés dans les collections des musées, tandis que d’autres continuent d’être fabriqués et utilisés dans les foyers et les lieux de culte. Voici les principaux éléments que vous pourrez reconnaître, que ce soit au détour d’une vitrine consacrée aux arts de l’islam ou dans une rue décorée pour le mois de jeûne :
- Les lampes de mosquée : les ateliers mamelouks du Caire et de Damas ont produit aux XIIIe et XIVe siècles des lampes en verre émaillé et doré, souvent ornées du verset de la Lumière (sourate 24, verset 35).
- Les Corans divisés en trente parties : les ajza’ permettent de lire le Livre en entier au fil des nuits du mois ; certains manuscrits enluminés étaient reliés en trente volumes distincts.
- Le fanous : lanterne de métal et de verre coloré, emblématique du Ramadan en Égypte et aujourd’hui répandue dans de nombreux pays.
- Les inscriptions calligraphiées : formules de bienvenue du mois, comme « Ramadan karim », peintes, brodées ou découpées dans le métal.
- La vaisselle de l’iftar : plateaux, coupes à dattes et aiguières décorées, dont certaines pièces anciennes portent des vœux de prospérité.

La calligraphie, art majeur de l’islam, est omniprésente dans cet univers. Les versets relatifs au jeûne, les invocations de la rupture et les noms du mois se déploient en coufique géométrique, en naskhi lisible ou en thuluth monumental. Pendant le Ramadan, les frontispices des Corans enluminés, que l’on expose parfois lors des veillées, rappellent que le mois est d’abord celui du Livre. Les enlumineurs ont souvent marqué les divisions du texte par des médaillons dorés placés dans les marges, qui aident le lecteur à suivre sa progression nuit après nuit. Si vous souhaitez approfondir les différents styles d’écriture et leur symbolique, notre dossier sur la calligraphie arabe vous en présente l’histoire, depuis les premiers manuscrits sur parchemin jusqu’aux créations contemporaines exposées dans les musées et les galeries.
Le saviez-vous ? Selon une tradition populaire égyptienne, la lanterne du Ramadan serait liée à l’arrivée au Caire du calife fatimide al-Muʿizz li-Din Allah, un soir du mois de jeûne de l’an 973 : les habitants seraient venus l’accueillir à la lueur de lanternes. Les historiens restent prudents sur cette origine, mais la légende a fait du fanous l’emblème du mois. Le Caire est d’ailleurs resté un grand centre de fabrication de ces lanternes en tôle découpée et en verre coloré, dont les motifs reprennent souvent des arabesques et des croissants.
Nuit du Destin, Aïd el-Fitr : des temps forts qui dépendent aussi de la Lune
La question du début et de la fin du Ramadan ne concerne pas seulement le premier et le dernier jour de jeûne. Elle conditionne aussi la date de la Nuit du Destin, Laylat al-Qadr, que la tradition situe dans l’une des nuits impaires des dix dernières nuits du mois, très souvent la vingt-septième. Selon la sourate 97, cette nuit vaut mieux que mille mois, et de nombreuses mosquées l’animent par des veillées de prière et de récitation. Un décalage d’un jour dans le début du mois déplace mécaniquement cette nuit d’une soirée à l’autre. Il en va de même pour l’Aïd el-Fitr, célébré le premier jour du mois suivant, Chawwal : sa date n’est officiellement connue qu’au soir du 29 Ramadan, ce qui explique les annonces tardives que relaient chaque année les médias et les réseaux sociaux, parfois quelques heures seulement avant la fête.

Le rythme lunaire irrigue d’ailleurs tout le calendrier musulman. Le jeûne facultatif d’Achoura, le 10 du mois de Mouharram, la fête du sacrifice au mois de Dhou al-Hijja ou encore la commémoration de la naissance du Prophète dépendent elles aussi de l’observation ou du calcul du croissant, avec les mêmes possibilités de décalage. Notre article sur le jeûne d’Achoura montre comment ces règles s’appliquent à un autre temps fort de l’année. Pour l’historien de l’art, cette dépendance à la Lune a une conséquence intéressante : les grandes fêtes ne sont jamais liées à une saison fixe. Là où d’autres calendriers religieux associent leurs fêtes à l’hiver ou au printemps, l’iconographie islamique des fêtes n’a pas développé d’imagerie saisonnière, mais plutôt des motifs célestes, lumineux et calligraphiques.
La diversité des dates, un héritage plutôt qu’un désordre
Faut-il voir dans ces divergences un signe de désunion ? Beaucoup d’observateurs le pensent, et la quête d’une date commune reste un objectif affiché par plusieurs institutions. D’autres soulignent au contraire que la pluralité des pratiques est inscrite dans l’histoire du droit musulman, qui a toujours admis des avis différents sur les questions d’interprétation. Selon cette lecture, l’unité rêvée d’un Ramadan commencé partout le même jour relève davantage d’une attente contemporaine, née de la mondialisation de l’information, que d’une réalité historique. Pendant des siècles, Cordoue, Le Caire et Delhi ont jeûné selon leur propre ciel sans que cela soit perçu comme un problème. Le débat actuel porte donc moins sur la validité du jeûne que sur l’organisation collective des communautés, dans des sociétés où les calendriers civils imposent leurs propres contraintes de travail, d’école et de congés.
Pour le visiteur de musée ou l’amateur d’art sacré, cette réalité offre une clé de lecture précieuse. Les astrolabes finement gravés, les lampes émaillées des mosquées mameloukes, les mahya d’Istanbul ou les lanternes du Caire témoignent tous d’une même attention au ciel et à la lumière. Ils rappellent que la fixation du temps sacré a mobilisé, pendant plus d’un millénaire, des mathématiciens, des artisans, des calligraphes et des architectes. En regardant un croissant doré au sommet d’un minaret, vous contemplez à la fois un repère astronomique, un héritage ottoman et le symbole d’un mois attendu par des centaines de millions de personnes. C’est peut-être là que réside la véritable unité du Ramadan : non dans un jour commun à toute la planète, mais dans un même regard tourné vers l’horizon, au soir du 29 Chaabane, à la recherche d’un mince trait de lumière.
FAQ : début et fin du Ramadan
Comment savoir quand commence le Ramadan ?
Le début du Ramadan est fixé par l’observation du croissant lunaire au soir du 29 Chaabane, ou par un calcul astronomique selon les institutions. En France, la date est annoncée par la Grande Mosquée de Paris à l’issue de la Nuit du doute, et par le CFCM, parfois plusieurs semaines à l’avance. Le plus simple consiste à suivre l’annonce de la mosquée que vous fréquentez ou de l’instance à laquelle votre communauté se réfère. Pour 2027, les projections astronomiques situent le premier jour de jeûne vers le lundi 8 février, sous réserve de confirmation officielle.
Pourquoi le Ramadan change-t-il de date chaque année ?
Parce que le calendrier hégirien est purement lunaire. Ses douze mois totalisent environ 354 jours, soit une dizaine de jours de moins que l’année solaire. Faute de mois intercalaire, le Ramadan avance donc d’environ onze jours chaque année dans le calendrier grégorien et fait le tour complet des saisons en un peu plus de trente-deux ans. C’est pourquoi certaines années civiles, comme 2030, verront même deux débuts de Ramadan, l’un en janvier et l’autre en décembre, un phénomène qui surprend souvent ceux qui découvrent ce calendrier.
Combien de jours dure le Ramadan ?
Le Ramadan dure vingt-neuf ou trente jours, comme tout mois lunaire. Sa durée exacte n’est connue qu’au soir du 29e jour : si le croissant du mois de Chawwal est observé, ou jugé visible selon le calcul retenu, l’Aïd el-Fitr est célébré le lendemain ; sinon, le mois est complété à trente jours. Deux communautés ayant commencé le jeûne à un jour d’écart peuvent ainsi se retrouver le même jour pour la fête, ou au contraire conserver leur décalage jusqu’à la fin du mois, selon la visibilité du croissant suivant.
Le croissant est-il un symbole religieux de l’islam ?
Le croissant, ou hilal, a une fonction calendaire essentielle puisqu’il marque le début des mois. En revanche, il n’a pas de statut doctrinal comme emblème. Son usage comme signe visuel de l’islam s’est surtout développé à l’époque ottomane, avec les alem qui couronnent coupoles et minarets, avant de se diffuser largement aux XIXe et XXe siècles. Il est aujourd’hui omniprésent dans l’architecture des mosquées et dans les décorations du Ramadan, mais de nombreux savants rappellent qu’il s’agit d’une tradition culturelle et artistique plutôt que d’un symbole de foi.

Sasha est rédactrice pour Art Religieux. Passionnée par l’histoire des religions et le patrimoine culturel, elle analyse les textes fondateurs, les symboles et les traditions avec une approche rigoureuse et accessible. À travers des contenus documentés et neutres, elle contribue à éclairer les lecteurs sur les grandes croyances et leur influence sur les civilisations.

